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vendredi, août 12, 2022

en Serbie, les promesses fragiles de la révolte écologique

C’était le 10 avril à Belgrade. Des milliers de citoyens rassemblés devant le Parlement pour une manifestation géante appelée « révolte écologique ». Les organisateurs, représentant près de 70 organisations de toute la Serbie, avaient présenté au gouvernement une liste de 13 demandes concrètes. Cette mobilisation a mis au premier plan la multiplication d’initiatives civiques dénonçant les dangers pour les citoyens d’investissements sans contrôle et du manque de protection environnementale.

L’événement a réuni des groupes de protestataires, aux profils et aux revendications très divers : contre la construction de petites centrales hydroélectriques dans les rivières de la Stara Planina, un massif montagneux à l’est de la Serbie ; contre la pollution de l’air, les constructions illégales ou la gestion inadéquate des déchets industriels à Belgrade et dans d’autres villes du pays ; ou encore, contre le projet de la multinationale Rio Tinto d’ouvrir une mine dans la vallée de Jadar, près de la frontière avec la Bosnie-Herzégovine.

« Les manifestants sont venus de toute la Serbie », raconte Aleksandar Jovanovic Cuta, 54 ans, un des organisateurs, fondateur de l’association Défendons les rivières de la Stara Planina. « Des vaccinés et des non-vaccinés, des gens qui ont voté pour le Parti progressiste serbe (SNS) du président Vucic et d’autres qui n’ont jamais participé à une élection. »

Le retrait d’un projet de construction de 58 centrales hydroélectriques

Lorsqu’il était enfant puis adolescent, cet ex-producteur de théâtre, résident de Belgrade, passait ses vacances à Temska, le village de son père, dans la Stara Planina, la « vieille montagne », frontière naturelle avec la Bulgarie. Une zone protégée, avec ses villages anciens, ses pâturages en altitude et ses rivières, incluse par l’État dans son plan de développement du tourisme.

« Tout a commencé en 2016 quand un ami d’enfance a appris qu’une centrale hydroélectrique allait être construite à la place d’un ancien moulin près de la ville de Pirot », explique le militant. Le gouvernement avait donné son feu vert à des investisseurs pour la construction de 58 centrales hydroélectriques sur plusieurs rivières de la région, dans le cadre d’un plan soutenu par l’Union européenne, visant à produire environ 27 % de l’électricité à partir de sources renouvelables d’ici à 2020.

« Au début, les gens voyaient ces petites centrales électriques comme un projet romantique, produisant de l’énergie pour la population locale », raconte Aleksandar Jovanovic. « Ils n’avaient aucune idée de ce dont il s’agissait : un plan organisé pour permettre à quelques entrepreneurs privés de toucher des subventions de l’État et détruire l’environnement dans le processus. Résultat, nous aurions eu l’eau des rivières détournée dans de gros tuyaux noirs, des lits de rivières asséchés, des habitats naturels détruits et des glissements de terrain dans des zones protégées. »

Les premières manifestations commencèrent en septembre 2018 dans la ville de Pirot, suivies par deux années d’affrontements entre les activistes et la police. En avril dernier, quelques jours après le rassemblement de Belgrade, le gouvernement a fini par interdire la construction de centrales hydroélectriques dans toutes les zones protégées.

La mine de lithium de Rio Tinto

Un autre front de la « révolte écologique » se trouve dans plusieurs villages de la vallée du Jadar, une région maraîchère et d’élevage à l’ouest de Belgrade. L’entreprise anglo-australienne Rio Tinto prévoit d’y installer une mine de lithium, un projet présenté par la ministre des mines et de l’énergie, Zorana Mihajlovic, comme « une opportunité historique pour la Serbie d’être à la pointe de la production de l’un des métaux les plus recherchés du XXIe siècle ».

L’initiative Ne damo Jadar (« Ne donnons pas le Jadar ») tente de résister mais sur les 600 hectares nécessaires à la première phase du projet, 148 hectares ont déjà été vendus. La filiale serbe Rio Sava Exploration doit commencer à exploiter le gisement dès 2022, avec l’ouverture d’une mine souterraine à 600 mètres de profondeur. Autour des 528 forages creusés lors des prospections, la terre est déjà morte, en raison des eaux salées remontées à la surface.

D’autres associations, regroupées dans le Front citoyen (Gradanski front), centrées sur la lutte contre les abus de pouvoir et la corruption des édiles locaux, ont marqué des points ces dernières années, en particulier dans les villes de Kraljevo et Pozega. « Nous devons mettre fin à la machine à voler mise en place par Vucic et la remplacer par un gouvernement responsable, au service de tous les citoyens », insiste Vladan Slavkovic, un des responsables du Front local de Kraljevo. La grande majorité des 198 mairies de Serbie sont détenues par le Parti progressiste serbe (SNS) du président Vucic.

« Une façon de reconquérir l’espace politique »

Cette « Serbie citoyenne » peut-elle devenir le moteur d’un changement politique en Serbie ? « Les citoyens ont une perception négative de la politique », répond la politologue Jelena Loncar, professeure à l’université de Belgrade. « Ces initiatives locales sont une façon de reconquérir l’espace politique, dans une forme plus participative et moins hiérarchique, à distance des partis politiques. »

Depuis l’écrasante victoire de son parti aux élections législatives de 2020, le président Aleksandar Vucic gouverne sans opposition au Parlement. La coalition gouvernementale dirigée par Ana Brnabic associe en effet le Parti socialiste de Serbie (SPS-JS) qui était arrivé en seconde position. Ce « régime hybride » ne laisse plus d’espace au débat multipartite.

« Il y a beaucoup de confusion idéologique dans la myriade hétérogène de petites actions citoyennes qui mêle droite et gauche, progressistes et conservateurs », souligne, de son côté, Zaklina Zivkovic, membre de l’initiative Pravo na vodu (« Droit à l’eau »). « La plupart n’ont pas la maturité pour s’organiser en tant que force politique. Cela nécessiterait un travail cohérent et de gagner la confiance des gens. »

Le militant Aleksandar Jovanovic Cuta. / Sanja Knezevic/LAIF-REA

« Dans l’espace post-yougoslave (…) les valeurs socialistes restent importantes »

Les élections locales au printemps 2022 pourraient servir de test à une partie d’entre eux. Vingt-huit organisations ont récemment rejoint la plateforme civique « Action », basée sur un document commun, l’« Accord vert pour la Serbie », sous la houlette de Nebojsa Zelenovic, ancien maire de Sabac.

À Belgrade, le mouvement citoyen Ne davimo Beograd, né en 2015 dans la mobilisation contre le Belgrade Waterfront, un méga-projet de développement urbain sur la rive droite de la rivière Sava, a entamé sa mutation en parti politique. « Il a fallu du temps pour faire comprendre que les questions écologiques étaient aussi des questions sociales », affirme Dobrica Veselinovic, porte-parole du mouvement, pressenti pour mener la bataille des élections municipales à Belgrade.

Ce politologue, âgé de 39 ans, rêve de suivre l’exemple de Zagreb, en Croatie, où la gauche verte a conquis la mairie en mai 2021. « Nous devons construire une organisation politique pour avoir une présence significative à l’assemblée municipale », dit-il, en excluant le scénario d’une liste unique de l’opposition. « Les gens veulent de nouvelles politiques et de nouvelles personnes », ajoute ce porte-parole d’une nouvelle gauche en vogue dans les Balkans. Il insiste sur une nouvelle approche de la gouvernance, plus transparente et participative.

« Dans l’espace post-yougoslave, à la différence de l’Europe centrale, les valeurs socialistes restent importantes », analyse l’écrivain et politologue Igor Stiks. « Or des idées comme la démocratie participative, la justice sociale, la défense des biens communs et de ce qui reste de l’État providence font partie de cet héritage. »

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Aleksandar Vucic, une longue fréquentation du pouvoir

La Serbie compte 6,9 millions d’habitants dont 83,3 % de Serbes, 3,5 % de Hongrois, 2,1 % de Roms et 2 % de Bosniaques. La répartition par religion donne 84,6 % d’orthodoxes, 5 % de catholiques et 3,1 % de musulmans.

Le président de la République est Aleksandar Vucic, depuis le 31 mai 2017. À 51 ans, il a déjà une longue carrière politique derrière lui. Il fut premier ministre de 2014-2017, premier ministre adjoint (2012-2014) et ministre la défense (2012-2013). Il a été ministre de l’information (1998-2000) de la République fédérale de Yougoslavie sous la présidence de Slobodan Milosevic.

Selon un rapport de la Global Initiative Againt Transnational Organized Crime, publié en mai 2021, le marché immobilier serbe est devenu la plaque tournante régionale du blanchiment d’argent par le biais de l’immobilier. L’industrie de la construction a continué de croître pendant la pandémie de COVID-19 malgré la contraction de l’économie. De même, l’emploi et l’achat de matériaux pour le méga projet d’urbanisme Belgrade Waterfront ont augmenté.

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