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mercredi, août 10, 2022

« Personne ne croyait en notre victoire »

La Croix L’Hebdo : Rachel Keke, vous êtes à l’hôtel Ibis Batignolles depuis 2004, Sylvie Kimissa depuis 2013. Comment avez-vous commencé à travailler là-bas ?

Rachel Keke : Je suis franco-ivoirienne, mais je suis née en Côte d’Ivoire. J’y ai passé une vingtaine d’années et y ai appris la coiffure. Mais je savais que je n’avais pas de perspective d’emploi ni d’avenir là-bas. Surtout, il venait d’y avoir un coup d’État militaire (renversant le président Henri Konan Bédié, en 1999, NDLR), c’était assez traumatisant.

Mon oncle, qui habitait en France, m’a invitée à le rejoindre. J’avais 26 ans. En arrivant, j’ai d’abord travaillé comme caissière, gardé des enfants, aidé des personnes âgées. Mais je cherchais un emploi avec des horaires flexibles, pour aller chercher mes enfants en bas âge à l’école. Une amie m’a parlé du métier de femme de chambre, j’ai foncé.

Sylvie Kimissa : Comme Rachel, il n’y avait pas de perspective pour moi au Congo, où je suis née. Les conflits et la dangerosité du pays me fatiguaient. Je ne voulais pas finir ma vie comme ça, donc je me suis décidée à venir en France à 39 ans. J’ai enchaîné des petits boulots, jusqu’à ce qu’une amie gouvernante dans l’hôtellerie me mette en contact avec l’hôtel Ibis. J’étais très contente de trouver un emploi stable, alors j’ai commencé à y travailler.

Lors de votre mobilisation, l’un de vos slogans était « sous-traitance, maltraitance ». Pouvez-vous nous expliquer quelles étaient les conditions de travail qui vous ont poussées à vous mettre en grève ?

S. K. : Depuis que nous avons commencé, nous ne travaillions pas pour le groupe Accor mais pour son sous-traitant de nettoyage, STN. La conséquence, c’est que nous n’avions pas les mêmes droits que les salariés du groupe, ceux qui exerçaient au bar ou à la réception. Ils avaient par exemple une prime de nourriture et le droit d’aller boire de l’eau à la machine quand nous, nous devions emmener notre propre eau et notre repas. Nous ne pouvions pas non plus mettre nos vêtements à la laverie, et le temps que nous utilisions pour passer d’une tenue civile à une tenue de ménage n’était jamais comptabilisé comme du temps de travail.

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R. K. : Nous étions payées à la chambre et non à l’heure. Donc nous faisions très souvent des heures supplémentaires non payées, car nous devions faire entre 30 et 50 chambres par jour. C’est un métier épuisant, les draps pèsent lourd, il faut nettoyer la salle de bains, frotter la baignoire et le lavabo, faire la poussière, tout ça en dix-sept minutes pour rentrer dans nos heures. C’est quasiment impossible, il faut courir toute la journée. Nous étions épuisées, avions mal au dos, souffrions de tendinites.

Vous êtes tout de même restées travailler là-bas pendant de longues années avant de vous mobiliser. À quel moment vous êtes-vous dit que vos conditions de travail étaient anormales ?

R. K. : En dix-sept ans de travail à l’hôtel Ibis Batignolles, j’ai vu passer quatre sous-traitants de nettoyage différents. Quand STN est arrivé en 2016, nos conditions de travail sont devenues beaucoup plus dures. On tombait de plus en plus malades. Quand nous avons décidé de nous mobiliser, 13 femmes sur 40 étaient en arrêt. Sauf que quand nos collègues étaient malades, c’était à nous de prendre leur charge de travail, car elles n’étaient pas remplacées.

Nous sommes allées voir la STN pour leur demander de baisser nos cadences, leur demander d’embaucher de nouvelles personnes pour nous soulager. Ils ont refusé. Entre-temps, ils avaient aussi muté nos collègues en arrêt dans un hôtel trois étoiles, avec des conditions encore plus dures. À ce moment-là, on s’est senti comme des esclaves.

S. K. : Quand je suis arrivée sur le site il y a huit ans, j’ai tout de suite compris qu’il y avait quelque chose d’anormal. Sauf que bien souvent pour nous, femmes étrangères, l’emploi est le seul moyen d’obtenir sa carte de séjour. Tu ne peux pas te dire « j’arrête, j’en ai marre », car tu es en stress permanent pour garder ton travail. Tu vois la maltraitance, tu souffres, mais tu acceptes. On peut te donner n’importe quoi à nettoyer, tu le feras, car tu n’as pas le choix. Ce petit bout de papier, ce contrat, il est vital pour toi.

Malgré cette peur, vous avez décidé d’entrer en conflit avec la direction…

S. K. : On savait qu’avec un bon syndicat derrière nous, nous pouvions agir. On a toujours été syndiqués à l’hôtel Ibis, on avait déjà fait quelques petites actions. Malheureusement, cela faisait un moment que notre syndicat majoritaire ne faisait plus rien pour nous aider.

R. K. : C’est notre collègue Aboubacar Traoré (le seul homme parmi les grévistes, NDLR) qui a pris l’initiative de solliciter un autre syndicat, la CGT-Hôtels de prestige et économiques (CGT-HPE). Je suis allée à la rencontre de Claude Levy (secrétaire général, NDLR). Il m’a dit qu’ils allaient nous soutenir. Les autres filles ont facilement suivi, nous étions 34 à nous syndiquer à leurs côtés. Le 17 juillet 2019, nous sommes entrées en grève. Le syndicat a tout de suite été clair : en s’attaquant au groupe Accor, ça n’allait pas être une grève courte et facile, on en avait pour longtemps. On ne s’attendait pas non plus à ce que ça dure vingt-deux mois.

Vingt-deux mois de grève, c’est effectivement très long… C’était quoi le plus dur ?

R. K. : Le froid ! (Rires.) Les matins d’hiver où nous étions sur le piquet de grève et qu’il faisait – 2 degrés, c’était très dur. Pour se réchauffer, on dansait, on chantait, on mettait de la musique, la chanson « Dur dur ménage », qui a été écrite par mon mari et qui est devenue notre hymne. Mais il y avait aussi les injures, les « rentrez chez vous », les seaux d’eau lancés au visage. Ça, ça fait mal. Comme se dire, au bout de quinze mois, que rien ne bouge. On ne dormait pas bien.

S. K. : C’était aussi dur en tant que mère de famille de faire une croix sur ses enfants. On faisait tous les jours le piquet de grève, de 9 heures à 16 heures. Je rentrais le soir encore plus fatiguée qu’après mes journées de travail. On ne touchait plus notre salaire. Mon fils ne comprenait pas pourquoi je gagnais moins d’argent. Mais heureusement, il a fini par comprendre. À 10 ans, il voulait me suivre partout, dans les actions, il ne voulait même plus aller à l’école ! (Rires.) Et puis on a gagné notre combat le 25 mai, le jour de son anniversaire. C’était une double joie pour lui ! Il fallait le voir, il lançait des confettis, il criait partout. Il était trop fier.

Vous avez compensé en restant très soudées. Est-ce qu’il y a eu des tensions, des abandons dans le groupe ?

S. K. : Ça, c’est clair, aujourd’hui on est des frères et des sœurs ! Même si, oui, il y a eu des tensions, comme dans toute famille. ça arrive. Mais on s’est beaucoup soutenues. Par exemple, on a deux collègues qui sont tombées gravement malades, on est toutes allées les voir. Et même après notre victoire, on continue à se parler tous les jours sur un groupe WhatsApp.

R. K. : Il y a quand même eu des abandons. Nous avons commencé la grève à 34. Trois semaines après, notre ancien syndicat est venu avec son équipe pour essayer de nous convaincre d’arrêter. Nos maris ont même reçu des appels leur demandant de nous persuader de retourner travailler ! Dix personnes ont arrêté la grève ce jour-là. Quatre autres sont parties un peu plus tard. Nous avons très souvent eu des pressions.

Vous avez aussi eu beaucoup de soutien.

S. K. : Énormément ! Nous avons recueilli une somme d’argent importante avec un pot commun en ligne, ce qui nous a permis d’avoir toujours quelque chose pour vivre. Des associations ont aussi fait des dons de 6 000 €, 15 000 €… Sur le piquet de grève, il y avait souvent du monde à nous rendre visite : le NPA, les féministes, nos camarades de Monoprix, des étudiants…

Ils nous apportaient des couvertures, des croissants et du café. Ils ont beaucoup contribué à la réussite de notre grève, moralement et matériellement. Un jour, j’ai même reçu une lettre de soutien d’une inconnue qui habitait à Montpellier. Elle est loin, elle n’est même pas à Paris ! Et elle a entendu parler de notre lutte ! En fait, notre histoire a touché beaucoup de monde.

Habituellement vous faites plutôt partie des métiers invisibles. On entend très peu parler des femmes de chambre…

R. K. : Oui, et c’est d’ailleurs pour ça qu’il y a beaucoup de problèmes dans notre métier. Il y a par exemple des agressions sexuelles dans les hôtels, il faut le savoir. Une de nos collègues a été violée (en mars 2017, une femme de chambre a porté plainte contre son ex-directeur pour un viol qui aurait été commis dans l’hôtel. L’instruction est toujours en cours, NDLR). Moi, je me suis déjà fait toucher les seins par un client, d’autres se sont vues proposer de l’argent contre du sexe. Et quand ça arrive, on ne sait pas à qui en parler. On est très isolées. Même entre nous, on ne se croise pas forcément la journée, on court partout.

S. K. : Le tourisme, ça rapporte des millions à la France. Et nous, nous sommes à la fondation même de tout ça. Si on ne nettoyait pas, qui le ferait ? Et qui accepterait de dormir dans des chambres sales ? Même si c’est dur, nous faisons notre métier avec fierté. Et en retour, personne ne nous écoute ! Nous sommes obligées de sortir dans la rue et de nous mettre dans une position de force pour qu’on nous entende, pour qu’on soit visibles.

Maintenant, vous êtes carrément reconnues dans la rue !

R. K. : C’est vrai que certains nous reconnaissent ! (Rires.) L’autre jour, on se baladait et un monsieur nous a klaxonnées en nous disant qu’il nous avait vues à la télé en nous félicitant. Dans mon quartier, c’est pareil. Les journalistes sont très souvent là pour nous filmer, alors tout le monde est au courant. Mais pour nous, le plus important, c’est que d’autres femmes de chambre nous entendent et se mobilisent à leur tour si besoin. Début juin, deux femmes de chambre de l’hôtel Ibis de Mairie de Clichy ont été intégrées par le groupe Accor après seulement deux jours de lutte. Ça, c’est une belle victoire !

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S. K : Oui, on espère que cela mettra la puce à l’oreille à d’autres femmes de chambre, et à d’autres patrons qui feront plus attention à notre bien-être.

Vous avez aussi mis un point d’honneur à ne pas être représentées, à vous exprimer vous-mêmes.

R. K. : Car nous ne voulions pas que le syndicat parle à notre place, c’est infantilisant. C’était nous qui vivions les choses, c’était à nous d’être écoutées. Les autres femmes de chambre étaient trop timides pour s’exprimer, d’autres ne parlent pas très bien français. Alors assez vite, c’est Sylvie et moi qui avons pris la parole, et nous sommes devenues les porte-parole. Nous devions représenter toutes ces femmes, pour que la maltraitance cesse. Il faut que notre victoire soit un exemple pour toutes les personnes précaires, exploitées et maltraitées. Qu’elles sortent à leur tour, qu’elles réclament leurs droits !

S. K. : Le mot peur doit s’effacer de notre langage. En tant que femme noire et précaire, on a trop tendance à dire « ce n’est pas grave » quand il y a un problème. La lutte nous a appris que nous avons des droits et que nous devons les réclamer. Et si tu arrives à te relever, à sortir la tête de l’eau, ton patron va savoir à qui il a affaire. Il faut être déterminé.

Quelle place pour le féminisme et l’antiracisme dans votre grève ?

R. K. : C’est un combat féministe car nous sommes des femmes qui nous battons pour obtenir des droits dans un métier de femme. On dit « femmes » de chambre, ce n’est pas pour rien. Un combat antiraciste aussi. À l’hôtel Ibis, il n’y a presque que des Noirs qui travaillent. Comme pour d’autres métiers difficiles, les éboueurs par exemple. Les difficultés que l’on vit, c’est clairement parce qu’on est noir.

Aucune femme blanche ne ferait notre travail, car elles ont l’opportunité de partir avant. Nous, on n’a pas le choix. Les patrons en profitent, car ils se disent que nous ne savons pas parler français, que nous ne sommes pas lettrées. Mais dans notre travail, on devrait être égaux aux Blancs. Le droit dit qu’on doit l’être, mais tout le monde ne l’applique pas.

Avez-vous déjà regretté d’être venues vivre en France ?

S. K. : Des fois, oui. On se dit « l’Europe, c’est dur ». On l’entend aussi beaucoup autour de nous. Car ici, quand tu arrives, tu n’as personne pour te rattraper, pas de famille, pas d’amis. Les gens ne sont pas là pour t’aider, tu peux juste te retrousser les manches. Mais l’Europe, c’est aussi une école de la vie. Au Congo, je vivais avec mes parents, je ne faisais rien, je ne connaissais rien à la vie. J’attendais juste que l’on me marie pour pouvoir partir, je n’avais pas la possibilité d’avoir un travail. Ici, j’ai appris à être une femme indépendante, libre, qui se bat pour ses droits et pour sa vie.

R. K. : La France m’a appris beaucoup de choses. Appris ce qu’était la lutte surtout. Quand je rentre au pays, on me dit même « tu parles comme une Blanche » ! On a réussi à s’intégrer, on a accepté les traditions. Et la France a besoin de notre main-d’œuvre pour ces petits boulots dont personne ne veut. Alors en retour, on ne devrait pas nous exploiter. C’est dur de se dire qu’au pays ou en France, quoi qu’il arrive, la situation est difficile pour nous. On cherche une vie meilleure, mais on va où si personne ne nous accepte ? Il faut qu’on soit ensemble, tous, c’est comme ça que la société va avancer.

Certains politiques ont pris position en votre faveur, notamment Marlène Schiappa, qui occupait le poste de secrétaire d’État chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes. Vous ont-ils aidées ?

R. K. : Nous avons été très déçues du travail politique qui a été mené à notre égard. Marlène Schiappa est venue une fois sur notre piquet de grève. Elle disait aux journalistes être là pour soutenir les femmes précaires, vouloir lancer des concertations avec la direction. Elle nous a ensuite clairement dit qu’elle ne pouvait rien faire pour nous. Nous sommes retournées à son cabinet, et jusqu’à aujourd’hui elle n’a rien fait. Même s’il y a quelques députés, de La France insoumise notamment, qui sont venus nous soutenir, nous avons tout fait toutes seules. Donc je ne crois plus vraiment en la force des politiques.

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Quel regard portez-vous sur l’élection présidentielle qui approche ?

R. K. : J’ai un peu peur d’être récupérée politiquement. Et je ne veux surtout pas me lancer en politique. Mais j’aimerais qu’un candidat prenne en main le problème de la sous-traitance, que la classe politique reconnaisse que ce phénomène concerne en majorité les Noirs et que ce n’est pas normal. Je voudrais que cela soit un débat sérieux, pour que mes enfants vivent bien demain. Il y a encore trop de discriminations à l’embauche, quand tu as un nom africain sur un CV par exemple.

Qu’est-ce que ce combat vous a appris sur la vie ou sur vous-même ?

R. K. : Qu’il ne faut pas se laisser faire. Toujours avoir confiance et être fière de soi. Qu’il ne faut pas avoir peur, et qu’en trouvant des personnes dans la même situation que soi, en se regroupant, on peut toujours s’en sortir et faire en sorte que la société soit meilleure. Personne ne croyait en notre victoire, on a réussi. La lutte, ça paie.

S. K. : Il n’y a pas de sous-métier. Il faut que chacun soit considéré à sa juste valeur.

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Rachel Keke et Sylvie Kimissa en aparté♦ Leurs dates

Mai 1974 Naissance de Rachel Keke à Abobo, en Côte d’Ivoire.

Octobre 1970 Naissance de Sylvie Kimissa à Jacob, au Congo-Brazzaville.

Mai 2003 Début du contrat de Rachel Keke à l’hôtel Ibis Batignolles.

Juin 2013 Début du contrat de Sylvie Kimissa à l’hôtel Ibis Batignolles.

Juillet 2019 Entrée en grève des femmes de chambre de l’hôtel Ibis Batignolles.

Mai 2020 Saisine des prud’hommes contre le groupe Accor pour dénoncer « la sous-traitance et la discrimination », plainte classée sans suite.

Mai 2021 Signature de l’accord avec l’hôtel Ibis Batignolles.

♦ Leur inspiration

Rachel Keke : Lady Diana

« C’est une femme au cœur ouvert, qui aidait tout le monde sans penser à la couleur de peau. J’étais assez jeune mais sa mort m’a beaucoup touchée. à chaque documentaire sur son histoire, je suis captivée. »

Sylvie Kimissa : Rosa Parks

« Sa lutte m’a beaucoup inspirée. Elle a tenu malgré toutes les oppositions qui lui ont été faites. Elle a été une femme forte comme j’aime l’être aujourd’hui. »

♦ Leur lieu

Rachel Keke : Perpignan

« C’est une ville assez simple, mais c’est là que je me suis baignée pour première fois, il y a un an. Avant ça, j’avais super peur de l’eau, j’étais persuadée qu’elle allait m’emporter au large. J’y étais avec Sylvie et Claude Levy, c’était très symbolique. »

Sylvie Kimissa : Pointe-Noire (Congo)

« Je pense souvent à cet endroit en bord de mer, où j’ai de très beaux souvenirs d’enfance. La mer, le soleil, ma famille… Cela me manque. J’aimerais y retourner. »

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