©Copyright » Politique de confidentialité » ✆Contacts

samedi, août 13, 2022

Haut-Karabakh, une reconstruction sans réconciliation

Elle est encore poussiéreuse, creusée d’ornières et, dans les derniers kilomètres menant à la ville montagneuse de Choucha (Chouchi en arménien), aussi étroite qu’inconfortable. Mais la « route de la victoire », baptisée ainsi par l’autoritaire président azerbaïdjanais Ilham Aliyev, est depuis plusieurs semaines agitée par les va-et-vient constants des camions, pelleteuses et engins de chantier appartenant aux sociétés turques et azéries chargées de terminer cet axe routier de 100 kilomètres. Objectif : ouvrir la route au mois de septembre, pour le premier anniversaire du conflit qui a vu l’Azerbaïdjan, pays turcophone à majorité musulmane, reprendre des territoires azéris perdus à l’Arménie dans les années 1990.

Capitale culturelle

Bakou veut aller vite, et le montrer : les autorités du pays ont invité début juillet un groupe d’une vingtaine de médias internationaux – dont La Croix – à visiter des régions reprises l’année dernière par l’Azerbaïdjan au terme d’un brutal conflit de six semaines ayant fait plus de 6 700 morts, dont au moins 169 civils. Vidée de ses habitants arméniens et criblée de mines, la région reste aujourd’hui largement inaccessible. L’opération de communication de Bakou se fait dans le contexte d’un fragile cessez-le-feu, surveillé par des troupes de maintien de la paix russes positionnées entre les positions azéries et la portion du Haut-Karabakh encore sous le contrôle de l’autoproclamée république d’Artsakh.

À une dizaine de kilomètres de Stepanakert, plus grande ville de la région encore sous contrôle arménien, Choucha est au cœur du triomphe azéri. Déclarée par le président Ilham Aliyev « capitale culturelle » en mai, cette ville au creux des montagnes boisées du Haut-Karabakh est revendiquée par Bakou comme le berceau de la nation azérie. Là aussi, les travaux y ont démarré dès la fin du conflit, avec deux objectifs : préparer le retour d’une partie des 600 000 personnes expulsées de la région par l’Arménie après la première guerre du Karabakh en 1994 – chiffre énorme pour un pays d’à peine 10 millions d’habitants -, et exalter le patrimoine azéri.

→ EXPLICATION. Pourquoi la tension remonte à la frontière entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie

Près de la place principale de la ville, le peintre en bâtiment Seymour Nassibov travaille dans ce qui deviendra bientôt l’hôtel Karabakh. L’ouvrier est lui-même né à Choucha, qu’il a dû quitter à l’âge de 14 ans au moment de sa capture par l’Arménie en 1992. Impossible, assure-t-il, de décrire ses émotions au moment de son retour. « C’est comme un miracle », explique-t-il tout en montrant le petit appartement jonché de débris et de bris de verre où sa famille vivait avant la guerre. Casque de chantier sous l’aisselle, Seymour Nassibov assure avoir été choqué à son retour « par la destruction de la culture ». « Les Arméniens ont pris soin des immeubles, mais pas des musées », lâche-t-il.

Reconstruction et patrimoine vont de pair dans une région du Haut-Karabakh que Bakou cherche maintenant à établir comme azérie, malgré la présence ancienne de populations arméniennes dans la région. « Vous devez savoir qu’ici c’est une ville azerbaïdjanaise », assure Seymour Abdullayev, un soldat mis à disposition des journalistes par le gouvernement. « Les Arméniens sont venus parce que nous les y avons autorisés, nous les avons accueillis comme invités », continue-t-il. « Il n’y avait presque pas d’Arméniens à Chouchi lorsque les Arméniens du Haut-Karabakh ont capturé la ville en 1992 », confirme depuis les États-Unis Simon Maghakyan, un chercheur et activiste arménien spécialiste de la destruction du patrimoine arménien par l’Azerbaïdjan. « Ce que Bakou ne vous dira pas, c’est que les Azerbaïdjanais sont devenus majoritaires dans la ville à la suite du massacre de 1920 ». Cette fois, les violences ont conduit à l’expulsion de la quasi-totalité des Arméniens de Choucha, qui représentaient alors la moitié de la population totale de la ville.

Évasive réconciliation

Les deux pays s’accusent mutuellement de nettoyage ethnique mais aussi de destructions du patrimoine culturel propre à chaque nation, et notamment des églises arméniennes et mosquées azerbaïdjanaises qui parsèment la région. À Choucha, les autorités ont déjà entamé la rénovation de mosquées abandonnées pendant près de trente ans et apposé une série de plaques sur les monuments historiques de la ville, dont une partie est aussi en ruines. À quelques encablures de la mosquée Saatli, la cathédrale arménienne Ghazanchetsots, construite à la fin du XIXe siècle, est encerclée d’échafaudages.

→ GRAND FORMAT. « Soyez prudent à Paris », la vie menacée des dissidents étrangers en France

Frappée par deux missiles azerbaïdjanais au mois d’octobre, qui ont détruit son dôme et laissé un trou béant dans la façade, elle est devenue le symbole de la crainte arménienne que la défaite militaire ne se double d’une destruction du patrimoine arménien local. Bakou a bien annoncé la restauration de la cathédrale. Pourtant, face à l’église, Eltchine Akhmedov, un professeur à l’académie d’administration publique de la présidence d’Azerbaïdjan, lui aussi originaire de Choucha, assure que la cathédrale n’a « jamais été arménienne », en référence à une théorie populaire en Azerbaïdjan – et inconnue à l’extérieur du pays – définissant le patrimoine arménien comme appartenant en fait à l’Albanie du Caucase, un royaume disparu il y a plus de mille ans. Gêné, un diplomate azerbaïdjanais tente plus tard de corriger le tir : « Il a tort, il y a des églises albanaises mais celle-ci est bien arménienne », assure-t-il.

Le dôme détruit durant le conflit est aussi au centre d’un débat tendu : pour Eltchine Akhmedov et de nombreux officiels azéris, celui-ci aurait été rajouté dans les années 1990 et ne devrait pas être inclus dans le plan de restauration. Photos à l’appui, des chercheurs arméniens assurent, eux, que la cathédrale possédait bien un dôme à sa construction, mais que celui-ci fut détruit en 1920.

« Le Karabakh, c’est l’Azerbaïdjan » : partout à travers Bakou, le message se répète, sur des panneaux le long des routes, sur un maillot célébrant l’Euro de football, parfois associés aux drapeaux turcs, soutien majeur de l’Azerbaïdjan pendant le conflit, ou pakistanais – seul État au monde à ne pas reconnaître l’Arménie. L’Azerbaïdjan assure qu’une réconciliation avec cette dernière passera par le développement économique de la région, et refuse d’envisager un statut d’autonomie pour les Arméniens du Haut-Karabakh. « Ils sont l’une des nombreuses minorités qui vivent en Azerbaïdjan, nous respectons leur présence mais cela n’implique pas de privilèges particuliers », lance Hikmet Hajiyev, conseiller du président azéri aux affaires étrangères. Neuf mois après la fin du conflit, l’idée d’une réconciliation reste très largement en retrait du triomphalisme débridé du pays.

————-

Trente ans de conflit

1994. Un cessez-le-feu consacre la victoire de l’Arménie dans le Haut-Karabakh après six ans de conflit. En plus de la région du Haut-Karabakh, peuplée d’Arméniens, Yerevan prend le contrôle de sept districts azéris.

Avril 2016. La « guerre des quatre jours » voit l’Azerbaïdjan reprendre environ 10 km2 de territoire, le premier mouvement de la « ligne de contact » depuis 1994.

9 novembre 2020. Après six semaines de guerre, Moscou, Yerevan et Bakou signent un accord de cessez-le-feu marquant la défaite arménienne et l’arrivée de troupes russes sur la ligne de démarcation.

Autres articles

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici