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samedi, août 13, 2022

Le jour où le poète ouzbek a perdu sa liberté

Les heures défilent en cette journée de Ramadan. Mouhammad Salikh a la gorge sèche à force de parler sans toucher à un verre d’eau. Le célèbre poète, figure de l’indépendance de l’Ouzbékistan, a beaucoup de choses à dire sur la mort de l’URSS en 1991 et les premières années d’existence de son pays. Il s’agit de résumer une vie d’opposant, entre amertume et désir de s’expliquer. Son histoire épouse le drame des démocrates dans les anciennes républiques soviétiques d’Asie centrale qui, trop naïfs ou trop idéalistes, ont été balayés du paysage politique.

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Mouhammad Salikh est un dissident dans le monde post-soviétique. Réfugié en Turquie depuis 1993, l’homme reste poursuivi dans son pays pour « trahison et terrorisme ». À des milliers de kilomètres de chez lui, il a observé pendant trois décennies les évolutions d’un gouvernement autoritaire, loin des espérances nées de la glasnost (politique de transparence) impulsée par Mikhaïl Gorbatchev, le dernier dirigeant de l’URSS. « En 1991, on a troqué le joug de Moscou contre une dictature bien à nous, mais cela reste une belle année d’un point de vue historique », tempère-t-il en grattant son bouc blanc.

À 71 ans, le poète aux yeux plissés a des allures de vieux sage qui refuse de céder à la nostalgie de l’URSS. Le citoyen soviétique est mort en lui il y a bien longtemps, au cours de son service militaire. « C’était en août 1968 », commence-t-il. Le jeune soldat est incorporé aux contingents envoyés en Tchécoslovaquie afin d’étouffer le printemps de Prague. Il a 18 ans à peine, et sa conscience de bon communiste s’effondre à la vision des populations locales réprimées pour avoir défendu la démocratisation du régime. « J’ai bien vu que nous n’étions pas des libérateurs mais des occupants, et j’ai commencé à réfléchir à l’histoire de mon propre peuple », poursuit-il.

Sous Leonid Brejnev (1964-1982), de tels sujets sont bannis. Le KGB est omniprésent, la censure vigilante. « Séparatistes » et autres « nationalistes » remplissent les camps de travail. Mouhammad Salikh trouve alors sa « liberté intérieure » à travers l’art, grâce aux écrivains et cinéastes qui utilisent fables et allégories pour exprimer leurs convictions. Le poète traduit Paul Éluard en ayant en tête l’histoire de son peuple. L’un de ses essais raconte le réveil des statues de Lénine, perdues dans un territoire d’Asie centrale où les Russes seraient partis, vision futuriste de l’Ouzbékistan aujourd’hui. L’ouvrage sera retoqué par les censeurs.

« Indépendance », un mot tabou

Tout change radicalement à l’arrivée de Mikhaïl Gorbatchev au pouvoir, en mars 1985. Le dirigeant, qui pense naïvement que le bolchevisme a gommé le problème des nationalités hérité de l’empire tsariste, relâche la pression policière sur les petits peuples soviétiques. Libérées de la main de fer du régime, les revendications nationales se réveillent aussitôt chez les Caucasiens, Baltes, Arméniens, Ukrainiens. Le Kremlin a ouvert la boîte de Pandore : il ne pourra plus la refermer.

Mouhammad Salikh ne se souvient pas de la première fois où il a prononcé le mot longtemps tabou : « indépendance ». Les choses sont venues progressivement, en testant les nouvelles libertés. Dès 1985, lui et 52 jeunes poètes rédigent un manifeste qui demande l’accès à l’histoire ouzbèke et la fin des discriminations. À leur grande surprise, ils ne sont pas arrêtés, et le texte est même discuté par le politburo d’Ouzbékistan. Il franchit un pas supplémentaire en 1988. Lors d’un discours prononcé à l’Institut de physique, qui sera repris par le New York Times et la Pravda, l’intellectuel réclame la liberté de l’Ouzbékistan, qu’il qualifie de « colonie ».

À Tachkent, capitale de la république soviétique d’Ouzbékistan, un vent de liberté souffle dans les rues. On y débat de l’avenir du pays, on se plonge dans le passé musulman. Charismatique et ambitieux, le poète devient le porte-drapeau des patriotes ouzbeks qui réclament haut et fort l’indépendance. En 1989, il lance son propre parti, Erk (« Liberté »), et le journal du même nom, vendu à des dizaines de milliers d’exemplaires. « Je sentais de tout mon être que l’URSS allait s’effondrer, assure-t-il. C’était dans l’air. »

L’élite communiste, dirigée par le futur président de l’Ouzbékistan indépendante Islam Karimov, semble d’abord nager à contre-courant de l’histoire. Lorsqu’éclate le putsch de Moscou, en août 1991, Islam Karimov envoie même un télégramme de soutien aux comploteurs qui veulent mettre fin aux réformes, prétendant sauver l’URSS. L’apparatchik ouzbek échappe finalement à la vague qui emporte les auteurs du coup d’État manqué et leurs alliés. Dans une habile volte-face, il prononce l’indépendance de la république soviétique le 31 août, puis transforme inopinément le parti communiste local en « Parti populaire » le 14 septembre. Arc-boutée sur une orthodoxie socialiste ébranlée ailleurs, la nomenklatura locale se met en ordre de bataille en vue de la présidentielle du 1er décembre 1991. Le mouvement démocratique Birlik (« Unité ») est réprimé. Seul celui de Mouhammad Salikh, Erk, est autorisé à participer.

15 minutes à la télé pour défendre sa candidature

Une vraie-fausse campagne s’ouvre alors, sous le contrôle étroit du KGB local. Le poète a droit à quinze minutes d’antenne à la télévision locale pour défendre sa candidature. Il peut tenir des meetings mais les lieux qui sont prévus pour accueillir la foule sont fermés du jour au lendemain pour de mystérieux travaux de sécurité, une pratique courante en Russie aujourd’hui. « On faisait campagne dans la rue », se souvient-il. En face, son adversaire se présente en garant de la stabilité et en rempart contre l’influence grandissante de l’islam en Asie centrale, une région marquée par le prosélytisme wahhabite.

Le 29 décembre au soir, les premiers résultats tombent. À la radio nationale, un présentateur imprudent annonce l’ancien président du Soviet suprême d’Ouzbékistan en tête devant le poète, qui atteindrait 33 % des suffrages. Les jours suivants, on apprend le renvoi du journaliste de la radio tandis que le résultat de l’opposant tombe à 12 %. « ON M’A VOLÉ L’ÉLECTION », martèle trente ans plus tard Mouhammad Salikh ; qui en veut pour preuve les déclarations a posteriori d’un ancien conseiller d’Islam Karimov.

À peine élu, l’ex-apparatchik communiste étouffe dans l’œuf la contestation naissante. Une manifestation d’étudiants est réprimée brutalement. Les journaux de l’opposition sont interdits. Bientôt, c’est au tour des partis d’être déclarés illégaux. La population, occupée à survivre dans la débâcle économique qui accompagne la chute de l’URSS, ne bronche pas. Mouhammad Salikh, qui a refusé l’offre de son rival de rejoindre le gouvernement, finit par être arrêté « pour haute trahison » en avril 1993. Profitant d’une libération conditionnelle, il parvient à s’enfuir vers le Caucase puis la Turquie. Il ne reviendra plus chez lui.

→ RELIRE. La chute de l’URSS, comme si vous y étiez

L’Ouzbékistan indépendant prend dès lors le chemin des pays d’Asie centrale dont le nom se termine par « stan ». Ces républiques nées au lendemain de la dislocation de l’URSS perpétuent, à l’aube de leur existence, la tradition soviétique du parti unique, du culte du chef, des médias sous contrôle et de la chasse aux voix discordantes. Leurs dirigeants passent sans sourciller de secrétaire général du parti local à président des États indépendants du Kazakhstan, de Turkménistan, d’Ouzbékistan et du Kirghizstan, pendant que le Tadjikistan s’enfonce dans la guerre civile (1992-1997).

La déroute des démocrates à la chute de l’empire soviétique était finalement inéluctable, pense Mouhammad Salikh. Les dirigeants communistes contrôlaient la police, les puissants services secrets, l’armée, la télévision publique, l’administration. « Comment pouvait-on imaginer que des responsables issus de structures totalitaires transmettraient le pouvoir au peuple ? », s’interroge-t-il. Non sans envie, il note que les États baltes ont connu un destin différent en rejoignant les démocraties de l’Union européenne.

Accusé d’être l’auteur de l’attentat qui vise le président

En Ouzbékistan, son image de poète et de premier combattant de l’indépendance s’est effacée peu à peu derrière celle d’un opposant dangereux, d’un exilé qui aurait épousé les thèses des islamistes radicaux, dont l’idéologie gagne du terrain en Asie centrale. La puissante propagande du régime d’Islam Karimov l’a même accusé, sans preuve solide, d’être derrière la vague d’attentats terroristes qui a tué 19 personnes et visé le président en personne en 1999. À partir de ce moment-là, le régime prendra l’habitude de condamner les opposants sous des prétextes d’extrémisme religieux.

Mouhammad Salikh se défend en soupirant : « Islamiste ? Terroriste ? Ce sont de vieilles accusations qui remontent à l’époque du KGB. » S’il était devenu président, il aurait instauré un État laïque, soutient-il, fondé sur le droit et la justice. Ses détracteurs, qui se recrutent même au sein de l’opposition laïque et des défenseurs des droits de l’homme, le soupçonnent pourtant d’avoir voulu surfer sur l’islamisation de la société à travers des déclarations très conservatrices. Plus souvent, on lui reproche de s’afficher en chef de file de l’opposition sans tenir compte des nouvelles réalités.

→ LES FAITS. Le président ouzbek Islam Karimov est décédé

À la mort de l’omnipotent président ouzbek Islam Karimov en 2016, le poète perd son ennemi juré, qui avait tenté de l’assassiner à trois reprises. Il conteste aussitôt la prise de pouvoir de Chavkat Mirzioïev, l’ancien premier ministre, qui instaure un gouvernement autoritaire au vernis démocratique, à la manière de Vladimir Poutine en Russie. Le régime entreprend des réformes inédites, en ouvrant notamment les prisons et en libéralisant l’économie, mais sans aller jusqu’à intégrer les partis d’opposition dans le processus électoral. Seules les formations qui prêtent allégeance au dirigeant obtiennent le droit de participer aux législatives de 2019.

Mouhammad Salikh paraît plus marginalisé que jamais dans cet Ouzbékistan qui a tourné la page de l’ère Karimov. Il semble avoir entendu le message. Pour la première fois, le septuagénaire dit vouloir passer les rênes de son mouvement, Erk, à des jeunes qui tenteront d’obtenir le droit de concourir à la présidentielle cet automne. « Je veux consacrer le reste de mon existence à la littérature », jure-t-il. Cet opposant acharné refuse de troquer une vie de combat contre une amnistie. « Mes enfants auront peut-être la chance de connaître un jour un Ouzbékistan démocratique », espère-t-il. Lui ne pense pas vivre jusqu’à ce moment.

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