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samedi, août 13, 2022

« Pari djanabahr, cela veut dire bon voyage », de Marseille à Istanbul sur les traces d’un exil

Places 51 et 52, voiture 18, la dernière de la rame Paris-Marseille. Sur le quai de la gare de Lyon, ce mardi 4 mai à Paris, nous peinons avant même d’avoir donné un premier coup de pédale, chacun l’épaule lestée de 30 kg de bagages.

Marseille-Istanbul, c’est parti pour 2000 kms a vélo, 1000 kms en bateau, 20 étapes, 9 papiers, et 5 vidéos @LaCroixpic.twitter.com/FY6HfqrEvx

— Marc Garmirian (@Garmuche) May 4, 2021

Le plus lourd de la charge est représenté par deux bicyclettes, réduites à leur plus simple expression et enveloppées dans des sacs. Leurs cadres en acier doivent nous mener loin. À Istanbul. « Istanbul, ce n’est plus l’Europe », chantait Dario Moreno, le Turc que les Français prennent pour un Italien.

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De la France à la Turquie, en passant par l’Italie et la Grèce, le parcours tient sur une poignée de cartes Michelin dépliées sur la tablette du TGV. Deux mille kilomètres en trois semaines, entrecoupés de 1 000 kilomètres en naviguant sur un ferry à travers l’Adriatique entre côtes italiennes et grecques, il n’y a pas de quoi s’en faire une montagne. Pas encore, en tout cas. Nous avons les cheveux courts et les chaînes bien huilées.

L’idée a germé durant un interminable hiver d’incertitudes sanitaires, comme un prolongement naturel de notre périple à vélo de l’été dernier, de Paris aux Saintes-Maries-de-la-Mer. Et si nous repartions, cette fois sur les traces tangibles ou intangibles d’un mystérieux grand-père nommé Hagop Garmirian ? Sur une photo en noir et blanc, il porte une toque, de fines lunettes et une petite moustache. Ses traits sont « réguliers », note un fonctionnaire chargé de lui délivrer un laissez-passer.

Hagop Garmirian, grand-père de Marc, a fui Istanbul pour Marseille, en 1922. / Archive famille Garmirian

En 1922, à 31 ans, comme des milliers d’autres, cet Arménien a fui l’Empire ottoman, théâtre du génocide qui a décimé son peuple – il y a eu de 1,2 à 1,5 million de victimes, selon les travaux des historiens – entre 1915 et 1917. L’exilé a quitté Istanbul, une ville encore appelée Constantinople, pour débarquer à Marseille et s’inventer un nouveau destin en apatride. A-t-il laissé ses parents derrière lui ? Cheminait-il seul ?

Marc Garmirian, son petit-fils journaliste qui voyage dans ce train à mes côtés, n’en sait rien. Il n’en connaît guère plus sur les premières années françaises de ce grand-père paternel mort en 1952, treize ans avant sa naissance. Son propre père ne peut l’éclairer. Fils unique, Bernard Garmirian avait à peine 13 ans quand Hagop s’est éteint, sans s’épancher sur son passé stambouliote, ni jamais avoir été naturalisé français.

De cette vie d’avant, il reste quelques photos et de vieux documents. Sur certains, l’aïeul venu d’Orient est dentiste. Sur d’autres, chapelier. Quatre-vingt-dix-neuf ans après son arrivée en France, la route qu’il a suivie est toujours celle de l’exil des migrants du XXIe siècle. La prendre à rebours, de Marseille à Istanbul, est autant une quête qu’un voyage, arrivés tous les deux à la cinquantaine, un âge où la question des origines se fait peut-être plus pressante. Les premiers allégements de restrictions, en mai, nous encouragent à tenter l’aventure.

Une photo d’archive montrant Hagop Garmirian en train d’exercer sa profession de dentiste. / Archive famille Garmirian

À peine remis en état de rouler à la gare Saint-Charles, les vélos filent vers la Canebière, en évitant les rails du tramway. Au dernier étage de la chambre de commerce, les archives de l’institution recèlent une carte postale représentant le Costantinopoli. « Bateau italien », est-il écrit. Le passeport d’Hagop porte, lui, un tampon « vu au débarquement », daté du 24 octobre 1922. Ce jour-là, seul ce vapeur est arrivé en provenance de Constantinople selon Le Sémaphore, le journal qui tenait la chronique de l’activité maritime. « C’est lui qui a transporté mon grand-père », en a logiquement déduit Marc.

Le passeport d’Hagop porte un tampon « vu au débarquement », daté du 24 octobre 1922. / Archive famille Garmirian

« Vous ne pouvez pas entrer »

Agente de sécurité au port de la Joliette

Le bateau avait été amarré au « bassin à pétrole ». Depuis, les lieux ont été réaménagés, mais ils existent toujours, à l’extrémité du port de la Joliette et à vingt minutes de gymkhana cycliste. Une barrière bloque l’accès et l’agente de sécurité est inflexible : « Vous ne pouvez pas entrer. » Il faudra se contenter de voir de loin le quai où Hagop a débarqué. Qu’a-t-il fait ensuite ? A-t-il serré la main de Toross Guédiguian ? Arrivé à Marseille avant le génocide, le grand-oncle du cinéaste Robert Guédiguian avait proposé ses services pour aider ses compatriotes.

Marseille, le port de commerce. / Marc GARMIRIAN POUR LA CROIX

Rouler vers les archives départementales et en franchir les portes à pied ne nous apprend rien de plus. Le voyageur discret n’a pas laissé d’indices sur son séjour phocéen, bref, puisque la préfecture de Paris a enregistré l’arrivée de cet « Arménien protégé » le 10 novembre suivant. « Le mystère s’épaissit à chaque fois que j’avance », soupire Marc, qui a aussi mené des recherches, en vain, à Paris.

Michaël Vémian peut au moins nous renseigner sur le parcours à venir. Ce Marseillais de 44 ans poursuit un but similaire au nôtre, baptisé « Janabahr, la route de la mémoire ». Nous voulons parcourir 100 km par jour à vélo, lui veut en faire 25 quotidiennement à pied pour rallier Erevan. Ses grands-parents et arrière-grands-parents ont échappé aux massacres de masse. « Comme beaucoup de membres de la troisième génération, mon projet part d’une histoire familiale », raconte-t-il dans des locaux de la Jeunesse arménienne de France.

D’autres marcheurs vont l’accompagner ponctuellement, mais lui seul devra accomplir le trajet en entier. Joueur de doudouk, le hautbois arménien, il veut doubler la performance sportive de concerts avec son quatuor. Les instruments seront transportés en véhicule et les derniers concerts seront donnés en Arménie, où il va régulièrement. « Une diaspora ne peut vivre que si elle a un lien avec son pays d’origine », estime-t-il.

Ce prologue urbain se termine au soleil couchant. Les vélos ne dormiront pas dehors. Ils prennent l’ascenseur et montent dans la chambre, sans que la moquette ne s’en plaigne et avec l’assentiment de la réceptionniste qui nous a proposé spontanément cette solution anti-vol. Ils y resteront pour cette deuxième journée phocéenne. Le métro semble mieux indiqué pour poursuivre la pêche aux informations à Saint-Jérôme.

« Mon père, tout l’intéressait »

Astrid Artin-Loussikian

Le quartier est une de ces anciennes « campagnes » marseillaises où la communauté arménienne s’est trouvé de nouvelles racines. Dans un ancien atelier de chaussures donnant sur une place, l’association Aram (Association pour la recherche et l’archivage de la mémoire arménienne) conserve livres, photos, revues, disques, journaux, ou manuscrits, liés à cette histoire. À l’entrée, des cartons ne sont encore ouverts. « On continue à en recevoir », indique Astrid Artin-Loussikian.

Cette enseignante est la fille de Jean Garbis Artin, qui a créé Aram en 1997 et est décédé en 2012. Avec une dizaine de bénévoles, elle perpétue la tâche patiente d’un menuisier qui avait commencé à accumuler des papiers dans un garage. « Tout l’intéressait, confie-t-elle. Contrairement à d’autres, son propre grand-père lui avait raconté ce qu’il avait vécu. C’est peut-être ce qui explique sa soif de garder cette mémoire. Nous avons fait vœu de ne rien jeter. On collecte, on conserve, on diffuse. Ce n’est pas un musée. C’est aussi un acte militant de montrer que ces Arméniens ont subi un exil forcé. On a beaucoup de gens qui nous contactent pour essayer de retrouver leurs racines. »

Transmettre pour ne pas oublier

Astrid est devenue professeure d’histoire-géographie, ce n’est sûrement pas un hasard, pour elle qui enseigne aussi l’importance de la transmission, regrettant : « J’ai des élèves qui ont oublié qu’ils étaient espagnols ou italiens d’origine. » Elle se plonge dans les registres du camp Oddo, aujourd’hui disparu. Ces baraquements militaires ont servi à héberger des Arméniens entre 1922 et 1927 à Marseille. Vérification faite, le nom d’Hagop n’y figure pas. « Il a dû dormir dans un meublé du centre-ville, près de la gare », imagine Houri Varjabédian, un autre pilier d’Aram.

Avec Astrid, cette ancienne pharmacienne nous guide dans le quartier Belsunce, en contrebas de la gare Saint-Charles, un Marseille populaire et d’immigrés où les petits hôtels restent nombreux. Hagop a peut-être séjourné dans l’un d’eux. Ces artères étroites ont aussi abrité des Arméniens et leurs commerces. Depuis, d’autres ont traversé la mer pour s’installer ici. « Tout se superpose, résume l’érudite Houri. Le Marseille arménien, le Marseille comorien, le Marseille maghrébin. » Sur notre cahier, elle a inscrit de son écriture soignée une phrase également prononcée par Michaël Vémian :« ” Pari djanabahr”, cela veut dire bon voyage en arménien. »

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« Se taire pour survivre »

Robert Guédiguian, cinéaste

« On l’a vu dans d’autres génocides, les premières générations de rescapés doivent se taire et oublier, pour survivre. C’est processus connu. Il faut un temps où ces atrocités, ou le souvenir de ces atrocités, disparaissent afin de se « remettre en vie ». Après, certains parlent de ce qu’ils ont vécu, mais beaucoup plus tard. Il faut un sas, parfois très long. C’est la génération d’après qui raconte ce qui est arrivé à la génération d’avant. Moi, je me suis toujours préoccupé de l’Arménie et de la reconnaissance du génocide. Mais je pense que cela appartient à l’histoire universelle et j’ai toujours essayé de tirer des choses universelles de cette histoire qui est la mienne. Mon grand-oncle, Toross Guédiguian, a joué un rôle important cette prise de conscience. La première fois que je suis allé au festival de Cannes, en 1980, il en pleurait au téléphone. Il m’a dit : « Tu n’as pas changé ton nom comme Henri Verneuil. Quand je le vois à l’affiche, c’est la preuve que les Arméniens sont toujours là, qu’on n’est pas morts. » »

Recueilli par Pascal Charrier

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