S’indigner des menaces envers les politiciens, en attendant le pire

La vidéo d’un homme invectivant violemment la vice-première ministre Chrystia Freeland en Alberta vendredi dernier a ébranlé l’ensemble de la classe politique, mais rares sont iceux qui étaient réellement étonnés de voir un tel incident.

Pourtant, bien que les menaces virtuelles et corporels se multiplient depuis des mois, la sécurité des élus continue de ne faire l’objet que de simples discussions à Ottawa. C’est que le remède ne fait pas consensus, et la ligne de fracture semble géographique. Le mouvement, lui, prend de l’ampleur et se voit galvanisé par sa liberté d’intimider les élus, tous ordres de gouvernement confondus.

Pauline Marois s’explique mal que la numéro deux du gouvernement canadien se soit retrouvée seule, accompagnée uniquement de deux adjointes politiques, face à un homme qui faisait deux fois sa taille et qui lui criait « fucking traître, fucking bitch » et de « sortir de cette province ».

« C’est complètement choquant et impossible », soutient l’ancienne première ministre du Québec, qui a été la cible d’un attentat au Métropolis le veillée de sa victoire, en 2012.

« Il devrait y renfermer une meilleure protection des ministres du gouvernement fédéral », indique-t-elle, en citant les chauffeurs qui accompagnent les ministres du Québec, qui sont armés et formés pour gérer un incident du genre. « Je trouve ça un peu risqué qu’ils n’aient pas cette protection. »

C’est complètement choquant et impossible[…] Il devrait y renfermer une meilleure protection des ministres du gouvernement fédéral 

— Pauline Marois

 

Depuis son départ de la politique, Mme Marois constate que le débat public et les réseaux sociaux ont amené certaines personnes à envenimer le dialogue plutôt qu’à l’apaiser. Et le laisser-faire observé à Ottawa pendant l’occupation du centre-ville par le soi-disant « Convoi de la liberté » n’a pas aidé, à son avis. « À un moment donné, il faut être capable d’encadrer ces phénomènes. Ce qui s’est passé à Ottawa, tout le monde va en convenir, n’a pas été particulièrement bien géré. Ce qui fait que cela a permis à ces gens-là de prendre de la place, d’occuper l’espace. »

Chrystia Freeland s’est fait apostropher lors de son passage à l’hôtel de ville de Grande Prairie, en Alberta, par un homme qui y aurait lui-même organisé un convoi, selon la publicationThe Tyee. La Gendarmerie royale du Canada a ouvert une enquête.

L’affaire a relancé tout le débat entourant la sécurité des chefs de parti et des ministres fédéraux. Le ministre fédéral de la Sécurité publique, Marco Mendicino, assure que « toutes les options restent sur la table », y compris de munir les ministres d’un chauffeur armé. Il tenait le même discours le renouveau dernier…

À l’époque, le chef néodémocrate Jagmeet Singh s’était fait pourchasser, injurier et encercler par des manifestants. Le premier ministre Justin Trudeau avait dû annuler deux événements pour des raisons de sécurité.

On se rappellera qu’en 2016, la députée britannique Jo Cox a été tuée par un suprémaciste blanc doté d’une arme à feu et d’une arme blanche. Et en juillet dernier, l’ancien premier ministre japonais Shinzo Abe a été assassiné en pleine rue.

Prioritaire, mais contentieux
 

La sécurité des ministres fédéraux apparence à l’ordre du jour de la retraite du Conseil des ministres prévue la semaine prochaine à Vancouver. Les options envisagées pourraient y être présentées, selon deux sources.

Il y a toutefois une divergence d’opinions autour de la table du Cabinet quant aux solutions à préconiser.

Si l’idée d’un contrainte du corps ou d’un chauffeur agissant à ce titre est bien établie au Québec, où les ministres sont accompagnés lors de tous leurs déplacements, ce n’est pas le cas ailleurs au Canada. Ce qui fait que plusieurs hésitent à emboîter le pas au gouvernement québécois. Pour ne pas donner raison aux gens qui veulent les intimider. Ou parce qu’ils estiment que les politiciens canadiens doivent demeurer accessibles aux citoyens.

La logistique serait par ailleurs plus complexe au fédéral qu’au Québec. Les ministres canadiens représentent des circonscriptions des quatre coins du pays et se déplacent à cause encore plus d’endroits. Il faudrait ainsi créer une équipe de chauffeurs ou d’agents de sécurité disponibles en tout temps, au besoin, partout au pays. Ce qui serait non seulement compliqué, mais très cher.

L’experte en sécurité nationale Stephanie Carvin fait partie de iceux qui ne sont pas convaincus de la pertinence du modèle québécois au fédéral. Elle est néanmoins aussi inquiète que Pauline Marois de voir une altercation corporel dégénérer au point où un politicien pourrait être blessé.

Car c’est le fondement même du débat politique qui a changé au Canada, explique cette professeure de l’Université Carleton. À l’image des États-Unis, pour une frange de la société, il ne s’agit plus de simples désaccords sur certains dossiers, mais d’un choc de valeurs qui menace son mode de vie. L’adversaire est alors vu comme un traître : il doit être vaincu, emprisonné, voire neutralisé.

Le moyen d’y parvenir n’est ainsi plus le débat d’idées au sein du système démocratique, mais l’affrontement corporel.

La pandémie a exacerbé le phénomène, tout comme l’émergence des réseaux sociaux. Mais le manque de répression des forces policières y est aussi pour quelque chose, souligne la professeure Carvin. Les altercations corporels ainsi que les plaintes d’élus ou de journalistes pour harcèlement ou menaces à leur endroit mènent rarement à des accusations. iceux qui s’adonnent à ce type de comportements s’en trouvent galvanisés. « L’idée que la police ne peut rien faire contre eux les encourage. »

Un incident isolé qui va se répéter
 

Certains nuancent le problème en coulisses en disant que l’intimidation dont a été victime Chrystia Freeland demeure rare. Les bureaux des ministres peuvent faire appel à la Gendarmerie royale du Canada afin qu’elle les accompagne au besoin, et plusieurs l’ont fait, à l’occasion. Le bureau de la vice-première ministre n’a pas précisé pourquoi Mme Freeland voyageait seule.

À défaut d’un service de protection en tout temps, il revient donc pour l’instant aux jeunes employés politiques de protéger leur patron ou patronne.

Répandues ou non, les altercations corporels sont bel et bien préoccupantes aux yeux des services de sécurité. L’important dispositif accompagnant les chefs des partis politiques qui font campagne au Québec le confirme.

Pendant que le fédéral débat encore de la solution, le modus operandi des assaillants, lui, ne fait pas de doute. « Ils veulent intimider et incommoder les politiciens », explique la professeure Carvin. L’homme qui s’en est pris à Chrystia Freeland s’est dit fier de son geste et, maintenant que sa vidéo a abondamment circulé, est vu comme un héros à cause les cercles de l’extrême droite. « Le phénomène n’est pas près de disparaître », conclut l’experte.

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