« En 1976, Pétain est devenu indéfendable »

La Croix : Existe-t-il encore des débats chez les historiens au sujet du régime de Vichy ou du procès du maréchal Pétain ?

Laurent Joly : Les acquis de la connaissance n’empêchent pas les débats, c’est d’ailleurs le propre de la recherche historique. Si l’ancrage du régime de Vichy dans l’opinion reste questionné par les spécialistes, il y a consensus concernant la politique suivie par celui-ci : la neutralité revendiquée par ses dirigeants penchait dans les faits du côté allemand, même si la France n’est pas officiellement entrée en guerre contre l’Angleterre.

Pétain, Darlan, Laval ont fait le choix de la collaboration. Jusqu’au tournant de l’année 1943, ils étaient convaincus que l’Allemagne d’Hitler gagnerait la guerre, imposerait un « ordre nouveau » durable sur l’Europe et qu’il fallait donc s’y adapter. Tout le reste, et plus particulièrement la livraison massive des juifs apatrides et de leurs enfants (le plus souvent français) à l’été 1942, découle de ce choix politique consistant à jouer la carte allemande, à donner à Hitler le maximum de gages dans le but d’assouplir le régime d’occupation et de préparer les meilleures conditions en vue d’un traité de paix.

Quant au procès Pétain, le jugement historique est aujourd’hui un peu plus nuancé qu’il ne l’était naguère. Certes le procès s’est égaré dans une accusation aberrante – celle d’un supposé complot de Pétain contre la République fomenté par le maréchal dans les années 1930 –, mais l’intensité et la dignité de certaines audiences, sa conclusion attendue (peine capitale commuée en détention perpétuelle) ont permis d’éviter le fiasco.

Comment a évolué la mémoire collective sur cette période ?

L. J. : Depuis les années 1970, la mémoire du génocide des juifs est devenue ce qui juge définitivement, et exclusivement, le régime de Vichy. Si l’on devait identifier un point de bascule, le débat de l’émission Les Dossiers de l’écran en juillet 1976, à l’occasion du 25e anniversaire de la mort de Pétain, pourrait être celui-là. Sur le plateau, d’un côté des anciens résistants glorieux, des historiens réputés (Henri Michel, Robert Paxton) ; de l’autre, des défenseurs du maréchal.

Le débat est d’une vivacité terrible, part dans tous les sens. Du côté de Pétain, son ancien avocat Maître Isorni a réponse à tout, monopolise la parole. Jusqu’au moment où l’ancien résistant et garde des Sceaux Pierre-Henri Teitgen évoque la déportation des juifs, le drame des enfants. Il est ému aux larmes. Le silence se fait. Isorni perd de sa superbe. Les adversaires de Vichy ont trouvé l’argument historique suprême. C’est un tournant. Pétain, Vichy sont devenus indéfendables parce qu’ils ont accepté de contribuer à la « solution finale ». Depuis, ce jugement n’a cessé de se renforcer, le recul du temps dégageant toujours plus nettement l’énormité du crime.

Que révèlent les instrumentalisations politiques actuelles, comme celles d’Éric Zemmour ?

L. J. : Elles sont le signe d’une méconnaissance grandissante, d’une relativisation inquiétante, de la politique de Vichy et des crimes de la collaboration. Mais, c’est le paradoxe, une relativisation sur fond d’omniprésence mémorielle de la Shoah, toujours considérée comme le crime des crimes. D’où ces rapprochements indécents (certes très minoritaires et montés en épingle par les réseaux sociaux et les chaînes d’info, mais malgré tout significatifs de la confusion des valeurs qui caractérise notre époque) faits par des militants antivaccins entre leur sort et celui des juifs sous l’Occupation.

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Éric Zemmour participe pleinement de cette confusion quand il ramène la mémoire de la déportation des juifs à ses obsessions xénophobes et anti-musulmanes. Son propos vise délibérément à banaliser, à coups de mensonges, de sophismes, la politique antijuive de Vichy pour rendre acceptables des mesures draconiennes contre les étrangers et nos concitoyens de confession musulmane. Telle est la finalité politique de ses falsifications historiques.