du combat pour la « vérité » à la bataille des idées

Quand Assa Traoré a appris la nouvelle de la mort de son petit frère Adama, le 19 juillet 2016, elle se l’est promis : ce drame ne restera pas « un simple fait divers ». « Je n’avais qu’une peur : qu’après l’été, tout le monde passe à autre chose et qu’il tombe à jamais dans l’oubli », expose la militante de 36 ans, rencontrée par La Croix lundi 12 juillet, dans un café d’Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne). Depuis lors, cette ancienne éducatrice travaille à faire de la mort de son frère un fait de société. Car elle l’affirme : celui-ci est mort « sous le poids de trois gendarmes et d’un système ».

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Un diagnostic militant qui s’appuie sur une vérité judiciaire non établie à ce jour. Et qui puise à une analyse controversée selon laquelle il existerait en France un « racisme d’État » et des « violences policières systémiques » envers les habitants des quartiers populaires, descendants de l’immigration. « Pour comprendre la mort d’Adama, il faut s’interroger sur le regard qu’on porte en France sur les hommes non blancs dans les quartiers populaires. Est-ce qu’on considère qu’ils peuvent participer à la construction de la France ? Si cela avait été le cas, si Adama avait été une personne importante aux yeux de la société, il ne serait pas mort », assure Assa Traoré, dont le discours s’est largement musclé au fil de ses années de militantisme.

« Elle a évolué à l’épreuve de la réalité, à force de rencontrer des familles endeuillées par les violences policières. Elle n’est pas arrivée dans cette bataille avec de grands concepts », soutient son bras droit Youcef Brakni, lui-même passé par le sulfureux Parti des indigènes de la République.

Retour sur les faits

Au cœur de l’été 2016, Adama Traoré est arrêté par les gendarmes à Beaumont-sur-Oise (Val-d’Oise). Les militaires sont alors en quête de son frère Bagui, recherché pour extorsion de fonds sur personne vulnérable. Ils repèrent un individu qui lui ressemble et décident de le contrôler : il s’agit d’Adama.

À la vue des gendarmes, celui-ci prend la fuite. Après une course-poursuite de quinze minutes, le jeune homme est maintenu au sol et menotté. Adama se plaint alors d’avoir des difficultés pour respirer. Il est transporté à la caserne. À leur arrivée, les gendarmes disent constater qu’il est inconscient mais être convaincus que le jeune homme simule un malaise. Ils appellent tout de même les secours. Quand les pompiers prennent finalement en charge Adama Traoré, il est déjà en arrêt cardiaque.

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Après la mort de son frère, Assa Traoré ne reprendra jamais le poste d’éducatrice qu’elle occupait jusque-là à Sarcelles (Val-d’Oise). Cette mère de famille charismatique fonde, avec des proches et des militants aguerris, le comité « La vérité pour Adama ». L’objectif initial était d’obtenir la mise en examen des gendarmes qui ont procédé à l’arrestation de son frère. Mais malgré de multiples plaintes déposées par la famille, le dossier piétine.

« Ce qui compte, c’est de gagner la bataille culturelle »

Alors que l’instruction judiciaire se poursuit, le comité s’emploie aussi depuis cinq ans à gagner la bataille de l’opinion. « Ce qui compte dans ce genre de combat, c’est de gagner la bataille culturelle, d’imposer ses termes, ses diagnostics », assume le militant Youcef Brakni.

Peu à peu, grâce à un travail de terrain (tournée des quartiers populaires, alliance avec les gilets jaunes, soutien à diverses causes sociales) et des soutiens médiatiques (l’acteur Omar Sy, l’écrivain Édouard Louis…), le comité Adama gagne en notoriété. Et tente de se doter d’une colonne vertébrale idéologique.

Le livre co-écrit par Assa Traoré et le sociologue de gauche Geoffroy de Lagasnerie (1) fait office de manifeste : « Au temps de l’esclavage, le corps des hommes noirs appartenait à leur maître. Aujourd’hui, le corps de nos frères, la vie de nos frères appartiennent aux gendarmes et aux policiers qui viennent dans nos quartiers (…). Mon frère est mort parce qu’il était noir, qu’il s’appelait Adama Traoré et qu’il venait d’un quartier populaire », écrit Assa Traoré, convaincue que la France traite les jeunes hommes des quartiers populaires, à l’aune d’un « inconscient colonial ».

Un discours construit autour d’un racisme institutionnel

Cette grille d’analyse n’est pas nouvelle. Elle a émergé au début des années 2000 comme contre-modèle à l’antiracisme des années Mitterrand. « Le comité Adama porte le discours de la trahison de la gauche et la récupération par le Parti socialiste de l’antiracisme historique. Ils sont en complet désaccord avec les associations comme la Licra et SOS Racisme qui privilégient une explication morale et individuelle des discriminations raciales. Assa Traoré fait l’analyse qu’il existe un racisme institutionnel en France, et refuse par exemple d’employer le terme de “bavure policière” », décrypte Julien Talpin, chargé de recherche en sciences politiques au CNRS.

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« Cette vision du monde, sous couvert d’anti-racisme, défend en réalité une nouvelle forme de racisme », met en garde Naëm Bestandji, auteur, militant laïque et féministe. « Ce n’est plus un racisme par le haut où l’autre est considéré comme un être inférieur. C’est un racisme qui part du bas, victimaire, qui considère l’autre comme un oppresseur systématique. »

Adama, le « George Floyd français »

Dans ce combat d’idées, la mort de l’Afro-Américain George Floyd, à la suite d’un placage ventral par en policier blanc en mai 2020, a servi de catalyseur. Pour Assa Traoré et beaucoup de sympathisants de son combat, le jeune Adama, décédé en 2016, est le « George Floyd français ». Ainsi, alors que les manifestations « Black Lives Matter » se multiplient aux États-Unis, le comité Adama réussit lui aussi une mobilisation d’ampleur. Le 2 juin 2020, il réunit plus de 25 000 personnes devant le tribunal de Paris.

Cette concomitance a attiré à Assa Traoré les faveurs de la presse américaine. Le prestigieux magazine Times a même propulsé la militante en couverture de son numéro de décembre 2020, dans lequel la rédaction distingue des personnalités « se mettant en danger pour défendre les valeurs sacrées de la démocratie ». « Le comité pour Adama a de quoi séduire les médias anglo-saxons, déjà convaincus que notre modèle universaliste est un commode paravent au racisme », note Emmanuel Debono, historien et rédacteur en chef de la revue de la Licra.

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Où s’arrêtera Assa Traoré ? Interrogée sur la radicalité de ses positions, elle cite volontiers en exemple Malcolm X et Rosa Parks. « Citez-moi un militant d’une cause juste qui n’a pas, au départ, été diabolisé », engage-t-elle, refusant toutefois de répondre aux critiques de la gauche socialiste et de la droite la visant régulièrement : « Mon frère est mort. Ce n’est pas à moi de répondre à leurs questions, c’est à eux de répondre aux miennes. »

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Une instruction toujours en cours

Au total, une dizaine d’expertises et contre-expertises, commandées par la justice comme par la famille, n’ont toujours pas permis d’établir avec certitude l’enchaînement des causes qui ont conduit à la mort par asphyxie d’Adama Traoré.

Selon la famille, représentée par Me Bouzrou, l’intervention des gendarmes par « un plaquage ventral » sur Adama Traoré en est la cause principale.

Une version réfutée par la défense des trois militaires, qui à ce jour sont placés sous le statut de témoins assistés pour « non-assistance à personne en péril ».