des magistrats en première ligne

Poursuivre

de Fabienne Klein-Donati

Équateurs, 208 p., 18 €

Oublier la justice telle qu’on l’imagine pour ouvrir les yeux sur ce qu’elle est. Voilà tout le mérite de Poursuivre, signé Fabienne Klein-Donati. La procureure de Bobigny nous y fait découvrir une délinquance saisissante par son ampleur et sa gravité en même temps qu’une misère sociale qui laisse sans voix – les deux s’entremêlant dramatiquement. On passe du trafic de drogue gangrenant les quartiers aux violences conjugales, à la prostitution de mineurs et au contentieux vertigineux du surendettement ou celui de l’habitat indigne… S’y ajoutent des pages consacrées à la délinquance des mineurs, avec son lot d’adolescents passant à l’acte de plus en plus jeunes, sans qu’on s’explique toujours leur geste.

→ ENQUÊTE. Entre police et justice, des liens de travail qui fonctionnent

Avouons-le, on ressort groggy – ou immensément las – de cette lecture. Et pour cause, car on réalise le poids pesant sur les frêles épaules des magistrats : remettre dans le droit chemin des individus… souvent très cabossés par la vie. « L’expression “vider la mer à la petite cuillère” est couramment employée par les magistrats et fonctionnaires de ce tribunal. Elle correspond à ce qui est vécu. Nous balançons souvent entre une forme de défaitisme et notre engagement quotidien face à la tempête », écrit-elle, tout en précisant « après plus de six ans à la tête du parquet, je ne ressens ni usure ni fatigue, encore moins de résignation (…) De l’impatience oui, mais pas de fatalisme ». Cet état d’esprit, heureusement, traverse le livre de bout en bout. On y découvre une magistrate mêlant fermeté et humanité. Son récit, purgé de tout affect, se veut lucide.

Lâcheté collective ?

On quitte toutefois ces pages un goût amer en bouche. Avec le sentiment, désagréable, d’une forme de lâcheté collective : les magistrats se débattent quotidiennement avec des maux les dépassant largement (chômage de masse, addictions, misère sociale, etc.) On attend d’eux qu’ils garantissent la paix sociale, sans forcément leur donner les moyens de mener leur mission ; on exige d’eux qu’ils sanctionnent, sans forcément s’attaquer en amont aux racines de la délinquance ; on a un avis arrêté sur la justice, sans forcément se représenter ce que cela signifie que d’être, au jour le jour, en première ligne.

Autre mérite, plus inattendu, de cet opus : montrer comment magistrats du parquet et policiers travaillent de concert sur le terrain, et ce loin de l’opposition manichéenne dans laquelle on les enferme trop souvent. À mille lieues, en tout cas, de la surenchère verbale dans laquelle versent ces derniers mois certains syndicats de policiers. À commencer par ceux qui, lors du rassemblement du 19 mai dernier, scandaient « le problème de la police, c’est la justice ». Un antagonisme dangereux sur le plan institutionnel mais aussi totalement artificiel à lire Fabienne Klein-Donati. Il faudra s’en souvenir, à l’automne, lorsque s’ouvriront les états généraux de la justice. Un rendez-vous porteur de potentielles réformes salutaires mais aussi – ne soyons pas naïfs – de redoutables récupérations électorales.

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L’autrice

Fabienne Klein-Donati est procureure de la République à Bobigny. À la tête du deuxième parquet de France, elle avait marqué les esprits, début 2018, en décrivant une juridiction aux abois. Face au tollé suscité, la chancellerie s’était vue contrainte de débloquer des moyens exceptionnels. Un fait d’armes qui vaut à cette magistrate au discours à la fois franc et tout en nuance une jolie notoriété dans le milieu judiciaire.

Le contexte

À l’heure où les tensions entre justice et police vont crescendo, Fabienne Klein-Donati fait découvrir, de l’intérieur, le quotidien du parquet et les défis qu’il lui incombe de relever. Elle permet surtout de toucher du doigt le décalage entre ce que peut l’institution judiciaire et les attentes, parfois démesurées, de la société. L’intéressée répète souvent, non sans justesse : « C’est le paradoxe de la justice : on nous met au pilori, mais on attend tout de nous. »