dernier jeu de piste à Istanbul

Le son des cloches nous tire de notre torpeur de cyclistes fatigués dans une chambre d’hôtel d’Istanbul, proche de Péra. Ce quartier central, historiquement le plus occidentalisé de la ville, garde les traces du passé multiconfessionnel de la métropole turque. À l’orée du XXe siècle, musulmans cohabitaient avec juifs, protestants, catholiques, orthodoxes et Arméniens apostoliques. « Ils n’étaient pas forcément égaux, mais ils coexistaient », commente Adil Fide, notre guide.

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Cet historien de formation veut nous montrer le Constantinople qu’Hagop a pu connaître et nous amène au Passage des Fleurs, une galerie inspirée du Paris de la Belle Époque. Des tables couvertes de nappes sont disposées devant des restaurants. Il y a un siècle, les serveurs accueillaient une clientèle d’avant-garde. « Si Hagop était plutôt occidentalisé, on peut imaginer qu’il venait ici, cela dépend de son style de vie », reprend Adil.

Quel style de vie pouvait-il bien avoir l’homme aux petites lunettes ? De vieilles photos de famille le montrent au milieu de femmes et d’hommes à l’allure bourgeoise. Hagop est censé avoir été dentiste. Il a peut-être étudié dans un des nombreux établissements scolaires arméniens ou français de la ville. Une nouvelle enquête commence au lycée Guétronagan.

« Les archives ont été toutes détruites »

Aucun Hagop Garmirian n’apparaît dans les registres. Rien non plus au lycée Saint-Joseph. Et si c’était au prestigieux lycée Galatasaray, à Péra ? « Malheureusement, un incendie majeur a touché le lycée en 1920 et les archives ont été toutes détruites », répond par mail Philippe Wolf, le directeur des études françaises. La quête se poursuit sur l’autre rive de la Corne d’or.

D’après les quelques documents dénichés par Marc, son grand-père a aussi été joaillier au grand bazar d’Istanbul. L’immense marché couvert est un faux labyrinthe. Ses allées sont des rues numérotées et Hagop a laissé une adresse derrière lui. Une minuscule boutique s’y trouve toujours et l’occupant de l’étroit local est resté un bijoutier. Mais il ignore qui pouvait être derrière son comptoir avant 1922.

Kouchdili caddesi, quartier de Kadikoy, Istanbul. / Marc Garmirian pour La Croix

Adil Fide pousse alors pour nous un autre porte, décorée de deux épées stylisées. Sevan Bicaksi est le joaillier des stars, qui vend ses créations raffinées jusqu’à Miami. Ce superbe bracelet est une pieuvre articulée. «Il a fallu six mois pour réaliser les articulations de ce bijou » , explique Herman Bicaksi, un membre de cette famille d’Arméniens demeurés en Turquie. Il nous accueille avec chaleur et propose de contacter des amis pour aider Marc.

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La suite de ce jeu de piste se fait cette fois à vélo, avec Ece Baykal. Cette universitaire a beaucoup de qualités pour l’entreprise : elle est francophone, cycliste et ne craint pas de rouler sous une pluie battante. Mouillés des pieds à la tête, nous la suivons jusqu’à Kumkapi, le Constantinople byzantin, et un immeuble placé sous bonne garde. Depuis 1913, c’est le siège du Patriarcat arménien.

Avant la création de la république turque, l’institution a servi d’autorité administrative pour sa communauté en dressant les états civils. Aujourd’hui, le patriarche reste le chef religieux des Arméniens apostoliques en Turquie, quelques dizaines de milliers de fidèles, et il occupe une position sensible dans un pays qui refuse de reconnaître le génocide de 1915.

A bord du vapeur Eminomu-Kadikoy, Istanbul. / Marc Garmirian pour La Croix

Vice-chancelier et responsable des « collections spéciales » du Patriarcat, principalement des livres et des tableaux précieux, le père Hovagim Seropyan ne nous reçoit pas pour parler politique. Mais il répond volontiers aux questions de Marc sur son grand-père. « S’il est né ici, il y a trois possibilités, les registres de naissance, de mariages et de décès, détaille-t-il. Mais il n’y avait pas d’archives centralisées avant 1986. Il faudra chercher dans les archives des 38 églises arméniennes d’Istanbul. »

Le prêtre promet de contacter les curés concernés. Avant d’ajouter : « Tous les documents n’ont pas été conservés. Il y a eu aussi deux guerres mondiales et je ne compte pas les incendies. » Il y a dix ans, Marc avait déjà tenté sa chance avec le curé de Surp Takavor, Saint-Sauveur en arménien, à Karakoy, sur la rive asiatique d’Istanbul. Il n’avait pas trouvé d’acte de naissance, mais bien la trace d’un don effectué par un certain Hagop Garmirian.

« Armenian ? Love, love ! »

La trouvaille est venue en confirmer une autre : la seule adresse connue de ce grand-père à Istanbul se trouve à Kadykoy, avenue Kouchdi « au-dessus de la pharmacie ». Nos vélos traversent le Bosphore sur un « vapeur » pour nous y conduire. L’artère commerciale ne propose aujourd’hui plus de pharmacie et aucun immeuble ne paraît avoir 100 ans. Elle descend vers un parc, bordé par un bras d’eau devenu une marina.

Des bateaux sont amarrés. Avec un peu d’imagination, cela pourrait tout à fait le cadre champêtre des promenades en barque d’Hagop, photographié à une date inconnue des rames à la main. À y être, autant pousser jusqu’au cimetière de Kadykoy, où sont peut-être enterrés les parents d’Hagop, Gabriel et Chapoura Garmirian. Marc ne sait rien d’eux.

Archive Famille Garmirian

Toutes les portes en sont fermées. Nous nous penchons au-dessus du mur, au milieu des décombres d’une maison en ruine, quand une riveraine nous prend à partie dans une langue que nous ne comprenons pas. D’autres voisins s’en mêlent. Une jeune femme sort un téléphone et appelle une connaissance anglophone. Le malentendu linguistique est levé.

Marc montre des photos de son grand-père, « baba » en turc. « Baba ? Armenian ? Love, love ! », s’écrie un homme, tout sourire, dans un sabir anglo-turc. Il nous aide à entrer dans le lieu claquemuré, mais pas vide. Du linge sèche sur un fil, des poules caquettent derrière un grillage et le gardien vaque à ses occupations. Il ne s’effraie pas de voir surgir des inconnus au milieu des allées et propose à son tour son aide.

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Mais l’homme ne parle pas anglais et nous ne lisons pas l’arménien. Même avec les transcriptions en alphabet latin réalisées à Marseille par Houry Varjabédian, notre recherche est vouée à l’échec. Nous apprendrons plus tard, par le directeur du cimetière, qu’elle était de toute façon vaine. Les ancêtres de Marc ne sont pas enterrés là. Nous ressortons cette fois par la porte, ouverte par le gardien, et nos nouveaux amis turcs nous invitent à les rejoindre. Ils ont préparé du café et des beignets.

« Sans l’église, on aurait peut-être perdu notre identité »

Chez Nysan Yaubian, c’est différent, nous avons rendez-vous. Cet Arménien d’Istanbul a 93 ans. Il est né à Kadykoy, a vécu aux États-Unis et est revenu dans le quartier de sa jeunesse. Entre-temps, il est devenu un des meilleurs architectes turcs. Le vieil homme fréquente toujours Surp Takavor, la même église qu’Hagop. Enfant, il faisait partie du chœur. « C’était un moyen de socialisation pour nous, témoigne-t-il. On vivait un peu à part. Sans l’église, on aurait peut-être perdu notre identité. Je me suis fait mes premiers amis turcs à l’université. »

« Sans l’église, on aurait peut-être perdu notre identité. »

Nysan Yaubian

Sa tante a quitté la Turquie, ses parents ont préféré rester, il ne sait pas vraiment pourquoi et la question de la reconnaissance du génocide par la Turquie lui est « égale » : « Qu’est-ce que ça va changer pour moi ? » À côté de lui, Garo, un de ses proches, pianote sur son téléphone. Lui aussi est touché par l’histoire de Marc et propose de l’aider : « Vous avez essayé de contacter Onnik Jamgocyan ? C’est un historien, il vit en France, à Alfortville. »

Embarcadère de Kadikoy, Istanbul. / Marc Garmirian pour La Croix

La perspective nous fait sourire, nous qui venons de traverser l’Europe à vélo, et nous retournons à l’embarcadère de Kadykoy. Hagop a suivi le même chemin. Comme nous, il a traversé le Bosphore une dernière fois pour toucher terre en face, à Karakoy, d’où partaient les paquebots. Notre voyage est terminé. Il reste à démonter les vélos et à les glisser dans la soute d’un avion.

Mais Marc a déjà envie de revenir à Istanbul, pour poursuivre sa quête. Cimetières, églises, lycées, toutes les pistes n’ont pas été explorées. Il tire une paire de chaussures de son sac. Ces baskets mauves ont parcouru 2000 kilomètres à vélo. Elles resteront sur ce quai, où son grand-père a embarqué en 1922.

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Anaïs Martin, arménienne, chanteuse à Kadikoy, Istanbul. / Marc Garmirian pour La Croix

« Une citoyenne du monde »

Anaïs Martin, chanteuse lyrique et écrivaine

« À Kadykoy, j’habite toujours dans un immeuble qui appartient à ma famille arménienne. Enfant, j’ai passé beaucoup de temps avec ma grand-mère, qui avait survécu au génocide et avait été recueillie dans un orphelinat. Je me souviens de ces amies qui venaient la voir. Elles se parlaient d’histoires terribles. Il y avait quelque chose qui clochait : ces visiteuses avaient des prénoms turcs et parlaient arménien. C’étaient des Arméniennes d’Anatolie islamisées. J’en ai tiré un livre sur le génocide, que j’ai réussi à faire publier en Turquie, en 2015. Aujourd’hui, il n’y a plus beaucoup d’Arméniens dans ce quartier. Moi-même, je ne me dis ni Turque, ni Arménienne, et la France est devenue mon pays adoptif. Je suis francophone et j’ai épousé un Français originaire de Valence. Je me considère d’abord comme un être humain, une citoyenne du monde et une artiste. Je n’aime pas les frontières, je ne veux pas être enfermée dans un ghetto »

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