démission inattendue d’Arsen Avakov, puissant ministre de l’intérieur

On le disait indéboulonnable, trop puissant, une constante éternelle de l’Ukraine post-révolutionnaire. Et pourtant : sans fanfare ni crise particulière, le ministre de l’intérieur Arsen Avakov a présenté mardi 13 juillet sa démission au président ukrainien Volodymyr Zelensky.

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« Un honneur d’avoir servi », a-t-il simplement griffonné sur la lettre de départ. Le parlement doit encore confirmer sa démission lors d’un vote, jeudi, « et bien sûr Avakov y a ses amis », note Volodymyr Fesenko, politologue basé à Kiev. « Mais je pense que ça va se faire », ajoute-t-il.

Un ministre aussi puissant que critiqué

Le départ du sulfureux ministre tiendrait du coup de tonnerre, tant l’homme a, ces sept dernières années, surplombé et parfois défini la politique ukrainienne. Nommé à la tête du ministère le 22 février 2014 en plein chaos révolutionnaire – plus de 50 manifestants avaient été tués par balle deux jours plus tôt, le président Viktor Yanoukovitch est alors en fuite –, il verra défiler trois présidents, cinq gouvernements et deux parlements. Et transformera après la révolution du Maïdan son ministère en « véritable État dans l’État », juge Daria Kaleniouk, directrice d’Antac, l’une des principales ONG anticorruption ukrainienne.

La société civile lui reproche d’avoir échoué à avancer une ambitieuse réforme de la police après la révolution, et d’entretenir des liens étroits avec des groupes d’extrême droite, régulièrement impliqués dans des attaques contre des activistes. Mais le contrôle sans partage qu’il exerce sur la police ainsi que la nouvellement créée Garde nationale, en fait une figure incontournable et, disait-on à Kiev, intouchable.

L’homme est connu autant pour sa maîtrise de l’appareil bureaucratique que pour ses sautes d’humeur. En 2015, c’est d’ailleurs une altercation avec l’ancien président géorgien Mikhaïl Saakashvili qui le rend célèbre au-delà des frontières ukrainiennes : après que Saakashvili, géorgien russophone, alors à la tête de la région ukrainienne d’Odessa, a traité le ministre de « voleur », Arsen Avakov hurle à l’ancien président de « dégager de (son) pays » avant de lui lancer un verre d’eau à la figure.

« Pas le genre à abandonner facilement »

Deux affaires l’auront pourtant affaibli : il y avait d’abord eu en 2017 l’arrestation de son fils, accusé d’avoir détourné plus de 500 000 € dans le cadre d’un contrat de sac à dos pour le ministère de l’intérieur. Oleksandr Avakov sera vite relâché, mais « l’affaire des sacs à dos » fait tache. Surtout, en 2019, le nouveau président Volodymyr Zelensky met en demeure son ministre d’identifier les commanditaires de l’assassinat de Pavel Sheremet, un journaliste biélorusse tué dans l’explosion de sa voiture à Kiev en 2016.

L’enquête patine, malgré l’arrestation de cinq suspects en décembre 2019, et le président ukrainien assure au mois de mai qu’un échec pourrait entraîner le départ du ministre. « L’affaire Sheremet a joué, mais la raison principale de la démission d’Avakov est le désir du président de prendre le contrôle des structures de force », assure Volodmyr Fesenko. Denis Monastirskiy, le successeur avancé par le président ukrainien, est de fait une figure dépourvue de véritable poids politique.

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Mais pourquoi l’un des politiciens les plus expérimentés et influents de l’ère post-Maïdan a accepté de s’en aller sans bruit ? « C’est la question que tout le monde se pose », répond Daria Kaleniouk. « Avakov n’est pas le genre à abandonner facilement, et vous pouvez être certain qu’il a déjà un plan B et un plan C ». Son entourage assure que le politicien de 57 ans veut maintenant se reposer. Sans préciser pour combien de temps.