Comment prendre en charge les « crackeurs » du nord de Paris ?

Que faire des usagers de crack qui errent dans le nord-est de Paris ? La question est devenue une sorte de casse-tête pour Anne Hidalgo et la préfecture de police, obligées de tenir compte de l’exaspération des habitants du quartier de Stalingrad, confrontés depuis des mois à la présence d’environ 300 toxicomanes, laissés à la dérive dans l’espace public.

Depuis ce mercredi 30 juin, ces derniers ne peuvent plus accéder au jardin d’Eole, un grand parc où ils avaient l’habitude de se regrouper dans la journée et la soirée. Au grand désarroi des riverains et des familles qui ont fini par être entendus par Anne Hidalgo.

« Pas de solution miracle »

La maire de Paris a décidé d’interdire l’accès du parc à ces toxicomanes sans véritable solution à leur proposer, au moins à court terme. « Cela fait des années qu’on déplace ces personnes dans le nord de Paris d’un lieu à l’autre, sans réelle perspective de prise en charge », constate le professeur Laurent Karila, psychiatre addictologue à l’hôpital Paul Brousse à Villejuif. « Le problème, c’est qu’il n’existe pas de solution miracle ou très vite efficace pour soigner les usagers fortement dépendants au crack », ajoute Jean-Pierre Couteron, psychologue-clinicien et porte-parole de la Fédération Addiction.

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Le crack est un mélange de cocaïne, de bicarbonate de soude et/ou d’ammoniaque qui se présente sous la forme de petits cailloux. « L’usager en inhale la fumée après les avoir chauffés. Cette opération provoque des craquements, origine de son nom », indique la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives (Mildeca).

Quand il est inhalé, le crack atteint le cerveau en 5 à 10 secondes et ses effets durent 5 à 10 minutes. « Les effets sont très intenses mais disparaissent aussi très vite. Et cette phase de descente est très pénible pour l’usager qui, alors, éprouve le besoin de reprendre dès que possible une autre inhalation. On voit donc des personnes qui enchaînent les prises sans arrêt. Ce qui crée une dépendance très forte », explique le professeur Laurent Karila.

La prise en charge est d’autant plus difficile qu’il n’existe pas de produits de substitution au crack, alors que les consommateurs d’héroïne, par exemple, peuvent prendre de la méthadone ou du Subutex, des produits qui permettent de les accompagner vers le sevrage puis l’abstinence. Avec le crack, il n’y a pas de « sas » intermédiaire, ce qui rend les soins plus compliqués.

Un parcours de vie marqué par des traumatismes

« Quand on reçoit des patients à l’hôpital, on essaie de leur proposer une hospitalisation de 3 semaines minimum pour démarrer un sevrage physique et psychique, tout en essayant de travailler sur les motivations les conduisant à consommer ce produit. L’enjeu est de faire en sorte qu’ils ne reprennent pas de crack dès la sortie de l’hôpital », indique le professeur Karila, en s’opposant avec force à l’idée, brandie avec certains, d’obliger les toxicomanes à aller se sevrer dans des structures fermées : « En matière d’addiction, on ne peut pas imposer des soins sous la contrainte. Cela ne serait ni éthique, ni efficace. »

Ces hospitalisations se font donc sur la base du volontariat. « En bonne partie, elles concernent des gens qui consomment du crack tout en étant relativement bien insérés. Contrairement à une idée reçue, il en existe et on en voit même de plus en plus », poursuit ce médecin, en assurant qu’il est ainsi possible, dans bien des cas, de sortir de cette dépendance au crack.

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Mais la prise en charge est plus difficile pour les consommateurs en grande déshérence sociale. « C’est cette population qu’on retrouve aujourd’hui très majoritairement dans le nord de Paris », souligne Marie Jauffret-Roustide, sociologue à l’Inserm qui, dans le cadre d’une étude conduite entre 2018 et 2020 (1), a réalisé des entretiens avec plus d’une cinquantaine de consommateurs de crack. « Il s’agit de personnes qui, pour les deux-tiers, sont sans domicile ou hébergées dans une structure sociale, poursuit-elle. Beaucoup ont un parcours de vie marqué par des traumatismes ayant entraîné de fortes ruptures sociales, relationnelles et familiales. »

De premières salles de consommation supervisée

Ces usagers ont souvent beaucoup de mal à aller vers les structures de soins classiques. « Une des solutions serait de créer une sorte de première passerelle vers le soin et l’accompagnement en créant des salles de consommation supervisée », indique Anne Souyris, adjointe à la santé à la mairie de Paris. Des structures un peu sur le modèle de la seule et unique salle de consommation à moindre risque, mise en place à Paris en 2016. « Si l’État nous en donne l’autorisation, nous sommes prêts à créer 2 ou 3 structures de ce type à la rentrée », promet Anne Souyris.

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Un endroit pour consommer à l’abri et en dehors de l’espace public. « Et on pourrait dans le même temps leur proposer un accompagnement social et des solutions d’hébergement », indique Anne Souyris. « La question de l’hébergement est cruciale, poursuit Marie Jauffret-Roustide. C’est le premier besoin que les usagers de crack expriment : pouvoir disposer d’un d’hébergement éloigné des lieux de consommation. À la fois pour faire une « pause » dans un quotidien très difficile mais aussi pour mettre le crack à distance. »