cinq ans après la tentative de putsch, une nouvelle armée

« Les Turcs sont un peuple militaire depuis toujours », affirme Cihat Yayci, ancien chef d’état-major de la marine, théoricien de la doctrine de la « Patrie bleue » de la Turquie qui dicte la stratégie du pays en Méditerranée. Depuis son bureau, du haut du 10e étage d’un imposant gratte-ciel du bruyant quartier de Mecidiyeköy, dans le centre d’Istanbul, il a une vue imprenable sur le détroit du Bosphore qui scinde rive européenne et rive asiatique de la ville.

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« L’armée est très appréciée et respectée de la population dans notre pays. C’est la raison pour laquelle les terroristes de FETÖ [organisation terroriste de Fethullah Gülen, accusé d’avoir fomenté la tentative de putsch du 15 juillet 2016, NDLR] ont infiltré cette institution car ils pensaient ainsi obtenir le soutien du peuple », assure-t-il.

Nettoyer l’armée des membres de la confrérie

Il y a cinq ans, dans la nuit du 15 au 16 juillet 2016, une fraction de l’armée s’est soulevée contre le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan. Les putschistes, majoritairement gülenistes, ont kidnappé le chef d’État-major, Hulusi Akar, bombardé le Parlement, et attaqué l’hôtel dans lequel se trouvait le président Erdogan à Marmaris, dans le sud du pays.

Le pont du Bosphore à Istanbul et d’autres espaces publics à Ankara ont alors été le théâtre de violents affrontements entre l’armée et la population turque, descendue dans les rues à l’appel du président Erdogan. Les combats ont fait 251 victimes civiles et plus de 2 200 blessés.

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Une fois la menace écartée, les autorités turques ont entrepris des purges de grande ampleur dans de nombreuses institutions et administrations (enseignement, justice, armée) durant les deux années de l’état d’urgence afin de « nettoyer » l’appareil d’État des membres de la confrérie désormais honnie.

Les différents corps d’armée ont été eux aussi purgés de leurs éléments gülénistes, soit 20 566 personnes d’après les chiffres communiqués par l’Agence gouvernementale Anatolie, le 19 novembre 2020. Sur les 289 procès intentés contre les responsables présumés du coup d’État, 3 000 personnes ont été condamnées à la prison à perpétuité.

Une redéfinition des équilibres entre pouvoir civil et pouvoir militaire

Traditionnellement interventionniste dans la politique en Turquie, garante de la laïcité et de la stabilité de l’État, l’institution militaire s’est illustrée par les nombreux coups d’État qui ont rythmé presque chaque décennie l’histoire de la république depuis sa fondation en 1923.

La Turquie est-elle encore laïque ?

L’armée a progressivement perdu de son pouvoir au début des années 2000, avec l’arrivée au pouvoir du parti de la Justice et du développement(AKP), en parallèle au processus d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne. Les mesures prises par décrets-lois au lendemain du 15 juillet et les amendements apportés avec la réforme constitutionnelle de 2017 ont achevé de modifier significativement les équilibres existants entre pouvoir militaire et pouvoir civil.

« Les relations civiles et militaires ont évolué, le président de la République devient la clé de voûte de l’armée », analyse Sümbül Kaya, universitaire rattachée à l’Institut d’études anatoliennes d’Istanbul. « Le président et les différents ministres dominants au sein du Conseil Militaire Suprême (YAŞ), en charge de la promotion des hauts grades, peuvent désormais s’entourer de gens loyaux, tout en limitant leur nombre pour mieux les contrôler », poursuit-elle.

Une revanche des catégories conservatrices

Spécialisée dans la sociologie de l’armée, elle constate une plus grande tolérance vis-à-vis des pratiques religieuses au sein de l’Institution qu’elle interprète comme « une revanche des catégories conservatrices de la population contre les élites militaires kémalistes (fidèles à Mustafa Kemal Atatürk, fondateur de la Turquie, NDLR) ».

Elle souligne aussi que « le consensus autour de cette transformation de l’armée est plus large qu’il n’y paraît ». La Turquie, qui fêtera ses 100 ans en 2023, entrera bel et bien dans une nouvelle ère.