Au Parlement, la difficile lutte contre le harcèlement moral

Les collaborateurs parlementaires sont les petites mains du Parlement. Ils jonglent avec de nombreuses missions sur des postes précaires, faits le plus souvent de contrats courts. Ils vivent souvent au rythme de « leur » élu, qui est aussi leur employeur direct. Dans ces conditions, « certains élus ont l’impression d’être à la tête d’une petite entreprise », déplore Astrid Ribardière, secrétaire générale de l’UNSA-USCP, le syndicat des collaborateurs parlementaire.

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D’autant qu’une partie des collaborateurs est issue du militantisme, un « terreau favorableaux dérives », selon Barbara Gomes, une ancienne collaboratrice qui avait notamment accompagné les assistants qui mettent en cause la sénatrice EELV, Esther Benbassa. Les collaborateurs peuvent se dire « plus ou moins consciemment » que leur travail reste un engagement politique. Et développer ensuite des « réflexes particuliers », comme travailler tard ou le week-end, sans jamais le remettre en question.

« Dans l’idée, le collaborateur vit en permanence dans un 15 m2 avec l’élu », formule Barbara Gomes. Les collaborateurs sont deux ou trois dans un bureau exigu, parfois seuls lorsqu’ils travaillent en circonscription. Réflexions et critiques de l’élu peuvent en être d’autant plus mal vécu. Ce système peut mener à l’isolement de certains collaborateurs, qui deviennent plus vulnérables.

Une difficulté à entendre les défaillances

En réponse à de précédentes affaires, le Sénat et l’Assemblée nationale se sont tous deux dotés d’une cellule ad hoc, respectivement depuis 2018 et 2020, pour lutter contre le harcèlement. Si les signalements ont afflué, permettant une certaine libération de la parole, les représentants syndicaux en pointent néanmoins les limites. Au Sénat, c’est une cellule interne qui n’a reçu l’appui d’un cabinet extérieur que récemment. À l’Assemblée nationale, le volet pris en charge par des psychologues, médecins et juristes indépendants fonctionne, mais la partie sanctions moins. Les cellules produisent un rapport, puis les bureaux se prononcent sur d’éventuelles conséquences.

Pour Astrid Ribardière, subsiste ainsi une « difficulté à entendre ces défaillances » du côté de l’institution, l’indépendance des procédures au Sénat et à l’Assemblée étant pointé du doigt. L’élu mis en cause est en outre systématiquement informé de toute procédure lancée à son encontre, ce qui peut rebuter les collaborateurs qui évoluent dans un milieu professionnel restreint. La question de la carrière demeure centrale dans l’absence de dénonciation du harcèlement moral. « Je garde la fin de mon contrat en tête », indique Alexandre (1), un jeune collaborateur qui occupe son premier poste. « L’idée, c’est que tout ce que je peux dire arrivera aux oreilles des autres élus », ajoute-t-il, en précisant qu’il était résigné sur ses conditions de travail.

L’institution reste en retrait

Enfin, les changements de groupe politique sont rares et plus le groupe est petit, plus les perspectives sont limitées et la prise de parole difficile. Yseline Fourtic-Dutarde, collaboratrice au Sénat, observe que là encore, « l’institution reste en retrait et ne facilite pas un éventuel reclassement dans un autre groupe ».

Décision du groupe écologiste à la suite des accusations portées à l’encontre d’Esther Benbassa pic.twitter.com/9yGInbxoTX

— Sénateurs & sénatrices écologistes (@ecologistesenat) July 8, 2021

À ce titre, la mise en retrait d’Esther Benbassa par son groupe politique fait figure d’exception. C’est une bonne piste de travail pour Astrid Ribardière : « Une décision politique, pas juridique, et qui ne va pas contre la présomption d’innocence. » Elle ajoute pourtant que l’idée demeure, parmi les parlementaires, que « si de telles accusations touchent un élu, elles touchent l’ensemble des représentants, en nourrissant l’antiparlementarisme ». Un frein de plus à l’exemplarité des élus.