À Nantes, les « 5Ponts » parient sur l’inclusion des plus précaires dans la ville

Sous une grande voile tendue entre deux bâtiments neufs, « Nono » fume une cigarette sur un canapé en bois agrémenté de coussins colorés. « Ce petit coin me plaît bien », confie l’ancien chauffeur de car de 43 ans, qui a passé une dizaine d’années à la rue après une rupture sentimentale. Depuis quelques semaines, il vit dans un studio au premier étage. « Je suis bien ici, j’ai un toit sur la tête, je rentre et sors quand je veux. C’est mieux que le duvet devant les Galeries Lafayette ! »

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Ce grand gaillard au regard doux est l’un des premiers résidents des « 5Ponts », un nouveau lieu d’accueil et d’insertion des plus démunis, mûri de longue date par l’association Les Eaux Vives-Emmaüs. Objectif : regrouper au même endroit des activités précédemment dispersées, comme l’accueil de jour, la halte de nuit, le restaurant social, les studios d’hébergement et de stabilisation et les services d’accompagnement social et d’insertion professionnelle.

« Éviter les ruptures d’accompagnement »

Le lieu doit son nom aux cinq axes d’accompagnement des personnes en grande précarité qu’il entend favoriser : l’hébergement, la santé, l’emploi, l’autonomie et le vivre-ensemble. «L’idée est d’éviter les ruptures d’accompagnement et l’errance dans la ville, quand les personnes doivent multiplier les trajets pour manger, dormir, laver leurs vêtements », explique Christine Besnier, cheffe de service dans l’association. Second objectif, porté avec la ville de Nantes, qui déploie ici un nouveau quartier : favoriser la mixité avec d’autres publics. Au-dessus des étages réservés aux 5Ponts, le bailleur social CDC Habitat loue une cinquantaine de logements et en face, deux immeubles abritent des logements étudiants ou en accession à la propriété.

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D’autres associations feront bientôt leur entrée, comme Le Quai des Marchandises, au rez-de-chaussée, qui vendra des produits frais, locaux et bio et La Sauge, serre de maraîchage installée sur le toit. «C’est intéressant de voir à quel point ce lieu mêle déjà des publics divers», salue Hervé Régnault de la Mothe, administrateur et bénévole de l’association.

Dispositif « Premières heures »

Le restaurant social leur est pour l’instant réservé mais il se transforme dès le début de l’après-midi en café solidaire ouvert à tous. Grâce au dispositif « Premières Heures », qui vise à adapter le travail pour un accompagnement progressif dans la réinsertion professionnelle, les personnes peuvent y travailler, aux côtés des 90 bénévoles et 20 salariés des 5Ponts (en majorité des travailleurs sociaux).

L’accueil de jour peut recevoir jusqu’à 80 personnes, la halte de nuit 30. Elle accueille des personnes souffrant d’addictions ou de troubles psychiques, rejetées des lieux d’hébergement classiques ou en rupture avec le 115. « Il n’y a pas de profil type, précise Frédéric Pichonnat, directeur par intérim des 5Ponts. On peut y croiser une personne ayant fait plusieurs fois le tour du monde à pied comme un ancien footballeur professionnel qui a tout perdu. » Quelques places sont réservées aux femmes, dans une salle à part.

Vers un logement pérenne

Au premier étage, les studios sont pour certains des hébergements d’urgence (alloués via le 115) mais pour la plupart, des lieux de stabilisation avant un logement pérenne. Cinq sont réservés aux jeunes sortant de l’aide sociale à l’enfance. «Ce n’est pas simple de sortir d’un foyer ou d’une famille d’accueil et d’atterrir seul dans un studio. On va bien les accompagner », promet Frédéric Pichonnat.

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Meddah et Nolwenn viennent de s’installer dans l’un des studios de stabilisation. Ils se sont connus dans la rue et sont devenus parents de deux petites filles, confiées à l’aide sociale à l’enfance. « On a un peu souffert mais maintenant, on est à l’abri, confie Meddah, en larmes. On espère bientôt trouver un appartement plus grand pour récupérer nos enfants. »

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Un projet soutenu par l’Union européenne

Le projet 5Ponts, qui n’a aujourd’hui pas d’égal en France, a été porté à l’origine par l’association d’insertion sociale Les Eaux Vives Emmaüs.

D’un coût total de 22 millions d’euros, il a été financé par l’Union européenne (5 millions d’euros), la région Pays de la Loire, le département, la ville et la Métropole, l’État mais aussi des associations et du mécénat.

D’une surface de 9 600 m², il comprend des hébergements, un restaurant social et un café solidaire, des espaces extérieurs mais aussi une ferme urbaine de 3 000 m² au sol et deux serres.