à Belgrade, l’immobilier sert les rêves de grandeur du président Vucic

Sur la rive droite de la Sava, le « Dubaï des Balkans » dresse déjà ses premières tours de verre, d’acier et de béton. Le Belgrade Waterfront, un projet immobilier de 3,5 milliards d’euros lancé en 2015 par le gouvernement serbe et une compagnie immobilière des Émirats arabes unis, sort de terre.

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Début juillet, le président serbe Aleksandar Vucic a célébré, en présence de l’homme d’affaires émirien Mohamed Alabbar, PDG d’Eagles Hill, la fin de la construction de l’immeuble de 42 étages qui abritera le Saint-Regis, un hôtel cinq étoiles du groupe Marriott. Ce complexe de 21 tours d’appartements et de bureaux, de cafés et de restaurants, de part et d’autre d’un centre commercial de 300 000 m2, doit accueillir 14 000 résidents.

« Un projet mégalomane »

« Un projet mégalomane qui contourne les lois et ignore le tissu urbain existant », fustige l’architecte Ljubica Slavkovic. Dès le début, Aleksandar Vucic s’est personnellement engagé dans l’aventure. L’homme fort de Belgrade y voit le symbole de la « modernisation » du pays, un moyen de consolider son capital politique auprès des nouvelles élites gravitant autour du parti au pouvoir. L’adhésion au Parti progressiste serbe (SNS), fort de 750 000 membres, ouvre l’accès à des emplois et des opportunités.

Dès 2015, le gouvernement a déclaré le projet « d’importance nationale » et fait adopter une « Lex Specialis » permettant l’expropriation rapide de propriétés publiques et privées, la délivrance de permis de construire et d’autres exceptions aux règles de construction. Dans la nuit du 24 au 25 avril 2016, la rue Hercegovacka, dans le vieux quartier de Savamala, était détruite à coups de bulldozers, sous la garde de bandes cagoulées armées de battes de baseball. Une affaire vite étouffée par les autorités, en dépit de plusieurs mois de manifestations citoyennes.

Rêve américain

« Le Belgrade Waterfront fonctionne comme un rêve américain pour la nouvelle classe liée au gouvernement », affirme Dobrica Veselinovic, porte-parole de Ne davimo Beograd, mouvement né en 2015 avec la contestation du projet. « C’est un investissement politique d’Aleksandar Vucic et de son ministre des finances Sinisa Mali, de même qu’un projet personnel où les biens publics et l’argent public sont utilisés pour distribuer des contrats à des amis. »

Dans un pays où le salaire moyen est de 550 €, les appartements du Libera, une des tours en construction, se vendent à partir de 2 850 € le mètre carré. « Les acheteurs peuvent attendreun retour sur investissement élevé, argumente la Belgrade Waterfront Company. La valeur de l’immobilier a augmenté en moyenne de 7 % par an dans ce nouveau quartier et le prix de location y est le plus élevé de la ville. »

L’industrie de la construction en plein boom malgré la pandémie

Cherchez l’erreur. Le secteur immobilier en Serbie a connu une croissance élevée inhabituelle entre 2018 et 2020, alors que de nombreux bâtiments récents restent vides. Et le prix au mètre carré a augmenté, en dépit d’un marché du logement saturé. « L’industrie de la construction a continué de croître pendant la pandémie de Covid-19 malgré la contraction de l’économie », soulignent les auteurs d’un rapport de l’organisation Global Initiative, basée à Genève.

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« Cette augmentationest très probablement la conséquence d’une quantité importante de fonds illicites injectés sur le marché immobilier de la Serbie, devenue une plaque tournante régionale du blanchiment de revenus générés par les trafics de migrants et de drogue, la contrefaçon, la corruption ou l’évasion fiscale. »

« Une machine de blanchiment d’argent »

« Le Belgrade Waterfront est une machine de blanchiment d’argent », lâche Stevan Dojcinovic, rédacteur en chef du site d’information KRIK. Dans une résolution adoptée en mars 2021, le Parlement européen pointe du doigt l’insuffisance des résultats obtenus par la Serbie dans la lutte contre la corruption et la criminalité organisée et demande à Belgrade de « renforcer ses efforts ».

« Un mensonge flagrant », de la part de députés « perdus dans le temps et l’espace », a réagi le président Aleksandar Vucic.

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Un partenariat avec les Émirats

Le projet Belgrade Waterfront se présente comme un partenariat public-privé entre le gouvernement serbe et la société émirienne Eagle Hills.

En vertu du contrat signé le 26 avril 2015 mais jamais rendu public, Eagle Hills, actionnaire à 68 % de la Belgrade Waterfront Company, investirait 150 millions d’euros et bénéficierait d’un bail de 99 ans sur le terrain.

Le gouvernement serbe, actionnaire à 32 %, investirait 280 millions d’euros dans les infrastructures de base et les services, une somme avancée sous forme de prêt par les Émirats.