« Pour la présidentielle, le RN devra être contestataire, antisystème mais aussi crédible »

La Croix : Comment analysez-vous la stagnation du Rassemblement national (RN) ?

Nicolas Lebourg : Aucune stratégie n’a fonctionné. Ni celle de l’ex-insoumis André Kotarac en Auvergne-Rhône-Alpes, ni celle du canal historique incarné par Nicolas Bay en Normandie, ni celle, surtout, de Thierry Mariani en Provence-Alpes-Côte d’Azur (Paca) ou Jean-Paul Garraud en Occitanie, qui tous deux ont tenté de séduire les retraités et les seniors acquis à la droite.

Cela signifie qu’au-delà de la crédibilité des candidats, c’est la crédibilité du programme qui est en cause, et quelques menus changements sur l’Europe ne suffisent pas à convaincre un plus large électorat. Cela signifie aussi que le front républicain, s’il est amplement débattu au sein des partis et dans les médias, a encore une réalité au sein de la société civile, comme en 2015.

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Ces mauvais scores du RN aux régionales s’inscrivent en outre dans un mouvement enclenché lors des municipales, où le parti a perdu 44 % de ses conseillers municipaux. Il y a bien un manque d’appétence pour le RN et pour Marine Le Pen qui s’exprime.

Justement, est-ce un problème lié à Marine Le Pen ou à son parti ?

N. L. : Il existe bien un « problème Marine Le Pen ». À Perpignan, une ville que j’ai particulièrement étudiée, elle n’est arrivée en tête devant Emmanuel Macron que dans un seul des 77 bureaux de vote, lors de l’élection présidentielle de 2017. Aux municipales, Louis Aliot, qui a ravi la ville, en a gagné 54. Et, depuis six ans, elle est toujours jugée sectaire par 65 % des Français.

Cela étant dit, il n’existe pas de critique interne au RN. Dans son allocution, Marine Le Pen a d’ailleurs pris soin de parler de la nécessité d’une alternance – qu’elle incarne – et non d’une alternative – qui aurait pu concerner son parti. Reste qu’une telle déconvenue électorale doit attiser l’envie d’autres candidats populistes, tel Éric Zemmour. Il y a en effet un espace, que Marine Le Pen semble être la seule à ne pas voir. On vieillit beaucoup plus vite en politique aujourd’hui et ce sera sa troisième présidentielle.

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Il existe bien aussi un « problème RN », que l’on peut résumer par cette question : à quoi ça sert ? Pendant très longtemps en effet, les bons scores qu’il comptabilisait conduisaient à un durcissement des politiques, notamment migratoires. Le débat sur l’immigration a pris une telle importance qu’il peut à la fois favoriser le vote RN comme gêner son effet lobbying. Bref, l’originalité du RN est aujourd’hui assez faible.

L’abstention ne serait donc pas la clé d’explication, comme Marine Le Pen l’avance ?

N. L. : D’un point de vue sociologique, elle a raison : l’abstention touche en majorité les jeunes et les classes populaires, deux catégories de la population où les électeurs du RN se trouvent surreprésentés. Mais cette analyse devient une excuse au vu de la campagne menée dans certaines régions comme Paca ou l’Occitanie, où ses candidats se sont essentiellement adressés aux CSP +. De la même façon, le ton donné par le parti et sa présidente au niveau national visait à séduire ces mêmes catégories.

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Comment comprendre les deux « exceptions », les régions Paca et Grand Est où le candidat RN progresse au second tour ?

N. L. : Ce sont d’abord deux terres d’implantation historique du RN. Dans le Grand Est ensuite, la candidature de Florian Philippot au premier tour a pu servir de réserve de voix pour le second. Cela pourrait d’ailleurs dessiner une stratégie nationale pour le RN, qui bute toujours sur l’absence de réserves de voix au second tour. Éric Zemmour, par exemple, s’il s’alliait à Marine Le Pen après avoir rassemblé des voix venues plutôt des classes aisées, pourrait ainsi lui servir de réserve de voix.

Que peut-on déduire de ces élections régionales pour l’élection présidentielle à venir ?

N. L. : Tout d’abord, il faut repenser à 2002, où le Front national était un parti à terre, réduit à un niveau groupusculaire et dirigé par un très vieux monsieur. Cela ne l’a pas empêché d’être au second tour. Pour l’élection présidentielle, les catégories populaires et les classes moyennes devraient se mobiliser et, par un effet mécanique, amener Marine Le Pen au second tour. D’autant que les thèmes sécuritaires devraient dominer la campagne.

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Restent plusieurs avertissements. Pour être au second tour, il faudrait que le RN parvienne aussi à rallier davantage cet électorat de retraités et qu’il résolve ce problème de réserves de voix. Il lui faudrait également présenter un programme moins faible qu’en 2017 – où l’on promettait par exemple aux agriculteurs à la fois de baisser les importations et d’augmenter les exportations agricoles. Le RN devra être contestataire, antisystème mais aussi crédible.

Surtout, comme les autres partis, le RN devra être attentif au mouvement de fond qui s’affirme depuis les années 2000 : après avoir changé de parti, puis voté pour les partis contestataires (RN, LFI ou même EELV), puis encore voté pour des listes citoyennes qui ont fleuri lors des municipales, les mécontents optent maintenant pour l’abstention, comme un acte de sécession. Comme ses adversaires historiques en 2017, le RN pourrait se trouver menacé par le dégagisme.

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