outre-mer, la difficile lutte contre les violences conjugales

Jusqu’alors, une femme ultramarine qui souhaitait obtenir l’aide du 3919 devait décrocher son téléphone entre 3 heures du matin et 16 heures la semaine, entre 3 heures et midi le week-end. « Nous n’étions même pas sur des horaires de bureau », regrette Julie Jérôme, la directrice du service d’aide aux victimes de l’association guadeloupéenne Initiative Eco.

→ À LIRE. Crimes conjugaux, la justice est-elle plus sévère ?

Le passage aux 24 heures sur 24 du 3919, à compter de lundi 28 juin, devrait ainsi étoffer le maigre attirail de lutte contre les violences sexuelles et sexistes outre-mer. « Il y a, dans ces territoires, du retard par rapport à la métropole », concède Annick Billon, la présidente de la délégation aux droits des femmes au Sénat. Des places en hébergement d’urgence aux « téléphones grave danger », les outils manquent, et les statistiques font défaut.

Des violences plus fréquentes

L’enquête « Violences et rapports de genre » (Virage), essentielle pour comptabiliser, comprendre et combattre le phénomène, menée par l’Institut national des études démographiques en métropole en 2015, n’a été étendue qu’en 2019 aux outre-mer. Et à trois territoires seulement : La Réunion, la Martinique et la Guadeloupe.

→ ENTRETIEN. Ligne d’écoute 3919 : « Nous avons réussi à défendre un accompagnement de qualité »

« À Mayotte, ces crimes ne sont même pas répertoriés », s’agace Ernestine Ronai, coprésidente de la commission Violences de genre du Haut Conseil à l’Égalité. « Il est impératif d’étendre ces enquêtes et ces moyens à tous les départements ultramarins, estime Annick Billon. Car généralement, les actes sexistes y sont plus fréquents et plus violents. » En 2020, l’enquête Virage constatait par exemple que les agressions physiques et sexuelles prévalaient dans les outre-mer, quand en métropole, les agressions verbales étaient plus importantes. En Guadeloupe, le taux de violences sexuelles ou sexistes est environ deux fois supérieur à la moyenne nationale.

« Le seuil de tolérance à la violence est plus élevé dans les outre-mer », rapporte Dominique Rivière, vice-président de la délégation à l’outre-mer du Cese. En cause, l’histoire coloniale, le passé esclavagiste mais aussi une situation économique et sociale dégradée, avec de forts taux de chômage, d’alcoolisme et d’addiction.

Culturellement, l’influence des stéréotypes sexistes et de la culture patriarcale y demeure souvent plus prégnante qu’ailleurs : « L’accès des femmes à l’autonomie, économique notamment, y est beaucoup plus lent », confirme Annick Billon. En Nouvelle-Calédonie, 80 à 85 % des femmes vivent sous un statut coutumier, dérogeant au Code civil français, dans des tribus régies par des rapports de force anciens, où les femmes peuvent craindre des représailles.

« Tout le monde est au courant quand une femme porte plainte »

D’ailleurs, la proximité des familles et l’insularité représentent de véritables obstacles à la lutte contre les violences conjugales, dont l’éloignement est souvent la clé. « Les femmes ne peuvent fuir très loin et les places en hébergement d’urgence sont rares », se désole Annick Billon. « Tout le monde est au courant quand une femme porte plainte contre son conjoint. Elle se met à dos le conjoint et sa famille. Or, sur une île comme Mayotte, tout le monde est de la même famille ! On n’avance pas sur ce sujet, parce qu’on n’a pas compris la circularité dans les territoires ultramarins, où tout le monde connaît tout le monde », regrette la sénatrice réunionnaise Nassimah Dindar.

Les violences sexuelles de ces territoires ne peuvent toutefois être envisagées séparément de celles observées en métropole.« Lorsque la lutte avance dans l’Hexagone, elle s’amplifie aussi outre-mer », témoigne Julie Jérôme : « Ces deux dernières années ont fait sauter la chape de plomb, ici aussi », poursuit la Guadeloupéenne. Comme elles, de nombreuses femmes à la tête d’associations locales aidant les victimes à briser le silence sont bien souvent nées en métropole, ou en reviennent. Décidées à combattre le sexisme qui ronge leurs îles.

————

Dans les outre-mer, des violences démultipliées

D’après l’enquête Virage (2019), l’indicateur global de violences dans les lieux publics, qui comptabilise les faits de « drague » (interpellations et sifflements), de violence physique, de harcèlement et de violences sexuelles, est de 11,8 dans l’Hexagone.

Il grimpe à 23,9 en Martinique, 20,9 en Guadeloupe et 15,3 à La Réunion.

Les violences physiques et sexuelles contre les femmes sont deux fois plus élevées en Martinique et en Guadeloupe qu’en métropole.

D’après les derniers chiffres concernant la zone du Pacifique (datant de 2017), il y a neuf fois plus d’agressions physiques et sexuelles en Nouvelle-Calédonie qu’en métropole et huit fois plus en Polynésie française.