le procès sans fin de Iouri Dmitriev, historien des goulags

Jugé pour la troisième fois à huis clos pour des accusations de violences sexuelles sur sa fille adoptive handicapée, Iouri Dmitriev retrouve le chemin du tribunal ce mercredi 23 juin. Pris dans l’engrenage judiciaire depuis quatre ans, l’historien russe des goulags et de la terreur sous Staline est poursuivi à partir de photographies, considérées par l’accusation comme « pornographiques » : des documents destinés en réalité à l’organisme de protection des enfants chargé de suivre l’évolution de la fillette.

→ EXPLICATION.Le troublant procès de l’historien russe Iouri Dmitriev

« Les autorités font tout pour discréditer Iouri », s’insurge Dmitri Tsvibel, un ami de longue date de l’historien. Comme lui, les supporteurs de Iouri Dmitriev et les défenseurs des droits de l’homme parlent d’un « procès de la honte », un exemple de « kompromat », cette technique du pouvoir en Russie qui consiste à faire taire les opposants en salissant leur réputation.

Comme à chaque audience depuis plus de quatre ans, ces défenseurs seront présents dans les couloirs du tribunal de Petrozavodsk, capitale de la région de Carélie, frontalière de la Finlande, où il a mené un impressionnant travail pour exhumer les crimes de Staline.

Travailler entre deux audiences

Parmi cette poignée d’amis fidèles, un autre historien, Anatoli Razoumov, 66 ans, stoïque mais déterminé. Lors de la précédente audience, mercredi 12 mai, leurs regards se sont croisés, et leur rituel s’est déroulé comme à l’accoutumée : lorsque le détenu sort, l’ami, carnet en mains, se met à lire haut et fort ses notes. Ils marchent dans les escaliers, l’un derrière l’autre, séparés par deux policiers. Puis la porte se referme.

→ ANALYSE. L’historien russe Iouri Dmitriev, à nouveau devant la justice

La scène symbolise leur opiniâtreté à lutter contre le système : « Je lui ai presque tout dit, confie Anatoli Razoumov. Lui en prison, moi en liberté, nous recevons et répertorions des informations sur les déportés et exécutés de la terreur stalinienne. Nous préparons un livre. »

Pendant trois décennies, Iouri Dmitriev, 65 ans, a dressé une liste de 40 000 noms de victimes de la répression soviétique et découvert le charnier de Sandarmokh, en Carélie, avec 6 000 victimes. « Mon espoir : terminer ce travail avec Iouri, libre et chez lui. Il n’abandonnera pas », prévient Anatoli Razoumov. Lui n’a pas de doute : les charges de pédopornographie ont été montées de toutes pièces.

Les officiels cherchent par ailleurs à démontrer que ces morts recensés par l’historien ne sont pas des victimes des répressions mais, en partie, des soldats de l’Armée rouge tués par les Finlandais pendant l’occupation de la Carélie. « Ce procès interminable, c’est une forme de terreur », soupire Irina Galkova de Memorial, l’ONG des droits de l’homme pour laquelle Iouri Dmitriev travaille.

Procès sur procès

Arrêté en décembre 2016, Iouri Dmitriev avait été dans un premier temps libéré en 2018, après un premier procès l’acquittant, mais à nouveau incarcéré trois mois après. Le deuxième procès a commencé. Après une sentence « clémente » en première instance – trois ans et demi, en grande partie déjà purgée en détention préventive –, il a été condamné en septembre à treize ans de prison par la Cour suprême de Carélie. Un procès sans fin, mais l’historien sait qu’à chaque audience son ami Anatoli Razoumov l’attend pour poursuivre leur travail.

→ PODCAST. Prisonniers de Poutine, j’ai parcouru la Russie pour les entendre – « L’envers du récit », saison 3