le cri du cœur du premier ministre luxembourgeois

Au-delà des condamnations et des mises en garde, le premier ministre luxembourgeois Xavier Bettel est le seul, parmi les 27 réunis en Conseil européen à Bruxelles, à avoir livré un témoignage à propos de la loi hongroise sur le genre. Certains dirigeants en auraient eu les larmes aux yeux, jeudi 24 juin.

Charge émotionnelle

Face au premier ministre Viktor Orban, Xavier Bettel n’a pas affirmé, comme son homologue néerlandais Mark Rutte, que la Hongrie n’avait « plus rien à faire dans l’Union européenne ». Il n’a pas non plus parlé de « honte », à la différence de la présidente de la Commission Ursula von der Leyen, pour désigner la loi hongroise qui interdit « la pornographie et les contenus qui représentent la sexualité ou promeuvent la déviation de l’identité de genre, le changement de sexe et l’homosexualité » pour les moins de 18 ans.

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Xavier Bettel, qui a attendu 2008 avant de révéler son homosexualité sur les ondes d’une radio, a plutôt évoqué son adolescence. « M’accepter comme gay a été, pour moi, la chose la plus difficile. Et entendre dire que c’est peut-être parce que j’ai regardé quelque chose à la télévision quand j’étais jeune est inacceptable », a-t-il reconnu. « Comme mélanger pédophilie, pornographie et homosexualité. » Le regard fiché dans celui de Viktor Orban, il lui a lancé : « L’homosexualité, ce n’est pas un choix : tu nais comme cela ».

Au pouvoir depuis sept ans et demi, le Luxembourgeois a été en 2015 le premier dirigeant de l’Union européenne à se marier avec une personne de même sexe. Il partage sa vie avec l’architecte belge Gauthier Destenay, qui – en tant que conjoint – le suit dans chacune de ses visites protocolaires, entouré de « premières dames ». Avant lui, la première ministre islandaise Johanna Sigurdardottir (2009-2013) avait épousé sa compagne en 2010, mais l’Islande ne fait pas partie de l’UE.

Nouvelle génération

Peu de dirigeants européens ont jusque-là dévoilé leur homosexualité. Ce fut le cas du premier ministre belge Elio di Rupo (2011-2014), ou de l’Irlandais Leo Varadkar qui a fait son « coming out » en 2015. Plus récemment en 2017, la Serbe Ana Brnabic, ouvertement homosexuelle, a également été investie présidente du gouvernement.

L’homosexualité de Xavier Bettel n’a jamais constitué un frein à son ascension en politique, dans un Luxembourg toujours très catholique où la séparation de l’Église et de l’État n’est intervenue qu’en 2016. Ce diplômé en droit à l’université de Nancy est devenu bourgmestre de la ville de Luxembourg en 2011, avant d’être propulsé premier ministre en 2013.

Il a légalisé le « mariage pour tous » en 2014. Sans se considérer comme un « militant de la cause homosexuelle », il lui est déjà arrivé de manifester son désaccord profond, comme lorsqu’il a boycotté en 2019 la réception d’adieu de l’ambassadrice d’Israël, en signe de protestation contre les propos d’un ministre israélien qui soutenait les « thérapies de conversion » visant à « guérir » les homosexuels.

Plaidoyer contre plaidoyer

Peu avant de rejoindre le Conseil européen, Xavier Bettel avait déjà insisté sur l’importance de libérer la parole sur l’orientation sexuelle des jeunes, plutôt que d’en faire un tabou. « Pouvoir parler de tout, c’est ça qui fait la tolérance d’une société. Vouloir stigmatiser, c’est méconnaître le fait que des millions de jeunes gens sont aujourd’hui mal dans leur peau », a-t-il déclaré au micro de RTL.

Après s’être fait vertement prendre à partie, Viktor Orban s’est défendu. « Je ne vois pas où est le problème », a-t-il répondu, indiquant que la loi ne portait pas sur les homosexuels mais sur la « façon dont les parents veulent faire l’éducation sexuelle de leurs enfants ».

Le premier ministre hongrois depuis 2010 estime au contraire avoir défendu les droits des homosexuels, au cours de sa carrière politique. « Sous le régime communiste, l’homosexualité était punie et je me suis battu pour leur liberté et leur droit », a-t-il rétorqué. Mais il a cette fois trouvé peu de soutien, en dehors de ses homologues polonais et slovène. La loi adoptée le 15 juin à Budapest est jugée discriminatoire par dix-sept pays européens dont la France, l’Allemagne, l’Espagne et l’Italie, qui ont signé une déclaration commune sur la nécessité de respecter les « valeurs fondamentales ».