la vie sans masque, une révolution au-delà des apparences

Paris, juin 2021. Rue Audran, la musique s’échappe d’un appartement. Aux manettes, deux jeunes hommes bien décidés à desserrer l’étau des contraintes sanitaires. Succès immédiat. Durant de longues heures, des centaines de visages sans masque exultent quelques mètres en dessous d’eux, leurs voix se désignant dans un même souffle comme la « génération désenchantée » de la chanteuse Mylène Farmer. À quelques kilomètres de là, dans la cour de l’Élysée, les sons électros aussi finissent par délier les corps, masqués et longtemps assis à bonne distance.

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La fin du couvre-feu a été décrétée la veille, celle du port obligatoire du masque en extérieur quatre jours plus tôt. Dans les rues, ce soir-là comme dans les journées suivantes, le morceau de plastique ou de tissu qui barre les visages depuis un an et demi entame une vie intermittente. Il rompt avec l’omniprésence sans opter pour la disparition. Certains continuent d’ailleurs à le porter en toutes circonstances quand d’autres s’en libèrent avec une certaine précipitation. Personne, pour l’heure, ne l’oublie encore, toujours à portée de main quand il n’encercle pas le menton ou l’oreille, prêt à dissimuler à nouveau nez et bouches.

Une singularité retrouvée

D’abord, c’est une sensation de liberté. « On parle mieux et ça nous aide à respirer », lance une fillette dans un village du sud de la France. « On recommence à vivre, à voir les sourires et les mécontentements », renchérit une commerçante. Le masque, c’était avant tout un problème de chaleur, de buée, ou de démangeaisons. Le sociologue Franck Cochoy, qui a conduit une étude sur le port du masque, le confirme. Avant d’être vécu comme une muselière, le carré bleu est l’expérience de multiples désagréments physiques. Un outil, certes reconnu comme efficace, mais bien embarrassant.

« Cette impression d’être moins contraint, empêché, entravé, c’est aussi l’impression de redevenir singulier, complète la philosophe Fabienne Brugère. Avec les masques, on est tous pareils, ils nous dissimulent, nous rendent nus, anonymes. D’ailleurs, il y a eu très peu de masques originaux, le masque n’est pas devenu un lieu où s’exprimaient les particularités. » Le faire tomber, même un moment, nous permettrait donc de renouer avec cette singularité, une possible vérité de soi, qu’obstrue ce faux visage. Aux yeux des autres comme de nous-mêmes. « Porter le masque nous intègre à une population uniforme que la pandémie impose de gérer. »

Le poids des impératifs d’immunité

Voilà ce que relève le masque, notre envie de l’arracher comme nos craintes de le délaisser, pour l’anthropologue Michel Agier. Celui qui a parcouru l’Afrique, l’Amérique latine et le Moyen-Orient, se risque à scruter, dans notre société, les infimes signes de ce qui s’est durablement installé avec la pandémie, « comment elle a réellement transformé nos modes d’existence, nos manières de faire la fête, de travailler, d’être avec les autres… ». À quoi reconnaît-on un changement profond ? Au fait que dans une situation qui ne l’exige plus, on garde un type de comportement.

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Certes, le virus, et notamment ses variants, continue de faire peser une menace, incitant à ne pas faire tomber trop vite la barrière qui nous en protège, en tout cas nous rendant hésitant, tiraillé entre envie de passer à autre chose et inquiétudes. Le 21 mai, 67 % des Français étaient ainsi favorables au maintien de l’obligation du port du masque en extérieur – dont le même pourcentage de 18-24 ans. Et dans les rues où certains goûtent la caresse de l’air sur leur visage, d’autres confient un léger vertige. « On s’est habitué, mine de rien, il faut y aller progressivement », entend-on. Ou encore : « Notre cerveau ne sait plus. »

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« Ce que ces hésitations révèlent, c’est le poids des impératifs d’immunité et de sécurité, que l’on peut résumer par ce mot d’ordre : “protéger les corps, la maison, le pays”, analyse Michel Agier. Je crois que les responsables politiques ont minimisé la puissance de cette injonction et ses conséquences. » Avec le temps, « c’est bien une distance sociale qui s’est imposée, dans nos quotidiens comme dans nos imaginaires ».

De nouveaux rituels

Juin 2021 toujours, au Grand Palais éphémère, qui ouvre tout juste ses portes sur le Champ de Mars. Devant les spectateurs, munis de leur masque et d’une feuille de papier pour marquer la distance requise avec leurs voisins, une centaine de danseurs amateurs font vivre Happening Tempête du chorégraphe Boris Charmatz. Les corps se déboîtent, s’étirent, s’enserrent. Le cadre explose, tandis que dehors, la transparence du lieu fait apparaître une autre scène, où loin de ces fulgurances, sous leur carré bleu, les visages semblent bien dociles.

Pas si sûr, objecte Fabienne Brugère, sensible au nouveau rythme de nos vies à demi masquées. « Nous sommes entrés dans des formes de vie alternatives, où l’on expérimente des moments fugaces de liberté. D’où certains emballements, on a envie de refaire des choses très vite car l’on se dit que cela ne va pas durer. » Comme si le masque prenait des allures d’interrupteur, scandant liberté et contrainte, insouciance et peurs. « Lapeur de la maladie, mais aussi la peur de renouer avec les autres, ajoute la philosophe. Certains d’entre nous ont trouvé assez confortable cette diminution de la vie sociale. »

Masquer ses lèvres, par exemple, c’est aussi une manière de ne plus se plier à la bise obligatoire. « La crise a accentué les traits personnels de notre relation aux autres », renchérit l’historienne des sensibilités Anne-Vincent Buffault, attentive à l’opposition qui se durcit « entre ceux qui versent dans l’euphorie avec la levée des contraintes et ceux qui réclament leur respect au nom des prescriptions hygiénistes ». Mais dans cette période transitoire, où les règles deviennent parfois confuses, l’historienne décèle aussi de nouveaux rituels sociaux, en matière d’écarts et de proximité.

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De ce point de vue, avance-t-elle, la crise sanitaire rencontre un mouvement profond, et lui aussi mondial. Celui des femmes qui, dans plusieurs pays occidentaux, se sont levées pour dénoncer le harcèlement et les violences sexuelles. « Ne nous touchez plus sans que nous y consentions, ont-elles dit. Avec beaucoup de prudence, on peut penser que le port du masque, qui neutralise le contact, va accentuer l’évolution en cours des rituels de civilité entre hommes et femmes. Car depuis le XIXe siècle, les hommes ont montré entre eux une certaine phobie de la proximité corporelle, réservant l’obligation du contact aux femmes, sans toujours se préoccuper de leurs envies. »

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Le variant Delta inquiète en France

Maintien des restrictions de jauge jusqu’au 6 juillet inclus dans les Landes, département le plus touché par le variant Delta.

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Crainte d’un rebond épidémique à l’automne.« Je crois qu’on aura une quatrième vague mais qu’elle va être beaucoup plus nuancée que les trois premières, car il y a un niveau de vaccination qui n’est pas du tout le même », a déclaré Jean-François Delfraissy, président du Conseil scientifique, ce jeudi 30.

Plusieurs scénarios selon l’Institut Pasteur, dans une étude le 29 juin. Les mesures comme la distanciation physique ou le port du masque « ont un impact similaire si elles sont appliquées à l’ensemble de la population ou aux personnes non-vaccinées uniquement », notent entre autres les chercheurs.