« En démocratie, on n’est jamais demi-élu »

La Croix : Avec une telle abstention, la légitimité des présidents de région élus est-elle affaiblie ?

Christian Le Bart: La démocratie fonctionne de telle sorte qu’un élu se voit rarement reprocher, au sein d’un conseil régional comme d’une enceinte parlementaire, d’être « mal élu ». Lorsqu’il accède aux manettes, il dispose du même pouvoir quel que soit son score ou le nombre d’électeurs mobilisés lors de l’élection.

→ EN DIRECT. Élections régionales 2021 : retrouvez les résultats du second tour et nos analyses région par région

C’est d’ailleurs une notion, « être mal élu », qui est assez absente du débat public. Et ce même quand les élus gagnent avec un nombre de voix inférieur à celles de leur adversaire dans les villes où le scrutin se joue sur des secteurs, tel Gaston Defferre à Marseille en 1983. Ou après avoir dépassé le plafond des dépenses de campagne, tels Nicolas Sarkozy en 2012.

Bref, une fois l’élu intronisé et l’action publique engagée, on oublie les résultats de l’élection. D’autant qu’au sein du conseil régional, les adversaires du président ont été encore moins bien élus que lui… Tous font donc « comme si ».

Cela ne pose-t-il pas un problème démocratique ?

C. L. B. : En démocratie, personne n’est « demi-élu ». Et cette amnésie est nécessaire au processus démocratique. On est aussi l’élu de tous, pas celui qui doit son élection aux centres-villes ou aux populations âgées par exemple. C’est là l’alchimie de la démocratie : même celui qui ne rassemble que 10 % des électeurs potentiels devient, par l’élection, l’élu de tous.

→ ANALYSE. Élections : contre l’abstention, ce qu’on n’a pas essayé

Ceci étant dit, une si faible participation pourrait à terme rendre l’amnésie plus difficile et un président de région, réunissant moins de 10 % des électeurs potentiels, peiner à convaincre qu’il représente l’ensemble de la région. De ce point de vue, ne pas faire évoluer les modalités de vote pourrait finir par peser sur la légitimité des élus.

Si l’abstention ne met pas en danger immédiat les conseils régionaux, elle pose ainsi un vrai problème à notre démocratie, dont il faut débattre urgemment. Parmi d’autres questionnements, il faut par exemple nous demander quel espace public nous voulons. Le fait de voter dans sa commune implique une territorialisation de la citoyenneté qui me paraît de plus en plus inadaptée à une société de mobilité forte.

→ CAS DE CONSCIENCE. Abstention : voter est-il un devoir ?

Certaines élections à la présidence des conseils régionaux nécessitent également des alliances. Cela modifie-t-il la gouvernance ensuite ?

C. L. B. : Le mode de scrutin actuel a une vertu essentielle qu’il convient tout d’abord de rappeler : les alliances sont soumises au vote des électeurs lors du second tour. C’est une avancée démocratique non négligeable par rapport au scrutin à un tour, qui a prévalu pour les régionales de 1986 et 1998. Les tractations ont toujours lieu au soir et au lendemain du premier tour, mais désormais les électeurs ont leur mot à dire et peuvent s’opposer à des alliances qui leur paraissent contre-nature.

Il faut ensuite distinguer deux situations. La première est celle de la fusion de listes, en général une liste qui a réuni moins de 10 % des voix fusionne avec une autre qui a, elle, recueilli plus de 10 %. Selon le rapport des forces établi lors du premier tour, la gouvernance tient compte de cette alliance, par des accords concrets sur des points de programme et souvent la désignation des vice-présidents. C’est par exemple le cas à gauche, en Île-de-France ou dans les Pays de la Loire.

La deuxième situation, c’est celle qui voit une liste se retirer en faveur d’une autre. C’est le cas en région Provence-Alpes-Côte d’Azur. Renaud Muselier (LR) a promis d’entendre la gauche, qui fait ainsi barrage au Rassemblement national, mais, dans les faits, celui qui se retire dispose de peu de moyens de pression. C’est en quelque sorte un pari qui, par le passé, au niveau national lors de l’élection de Jacques Chirac comme régional avec celle de Xavier Bertrand, n’a infléchi que mollement la gouvernance.