cinq ans après leur « oui » au référendum, que pensent les Britanniques ?

S’ils pouvaient remonter le temps cinq ans en arrière, les Britanniques changeraient-ils d’avis sur le Brexit ? «J’ai voté pour rester dans l’Union européenne (UE) et, aujourd’hui, je voterais la même chose», assure Michael Tomlison, un juge londonien de 74 ans. «En quoi sommes-nous dans une meilleure situation qu’il y a cinq ans ? », s’interroge-t-il, toujours en colère. Idem pour Nadine Rayner, fonctionnaire de 42 ans, qui a voté pour rester dans l’UE, et qui ferait la même chose : «L’avenir radieux promis par Johnson n’est qu’un show, il n’y a aucune substance derrière ses déclarations. »

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Steve Du­dley, lui, a voté pour le Brexit, estimant que chaque pays doit « pouvoir se fixer ses propres objectifs, ses propres règles ».« Cinq ans après, je voterais exactement de la même manière », affirme cet ouvrier du bâtiment de 39 ans, installé à Londres.

Le 23 juin 2016, comme leurs 65,1 millions de compatriotes, ils se prononçaient sur l’appartenance du Royaume-Uni à l’UE. Un jour historique, marqué par un référendum où le choix de quitter l’UE l’emportait à 51,89 % contre 48,11 %. Cinq années de rudes négociations et d’atermoiements entre Londres et Bruxelles plus tard, les Britanniques campent peu ou prou sur leur position initiale.

« Il ne devrait pas y avoir trop de pouvoir donné à une entité ou à un pays, poursuit Steve Dudley. Chaque pays étant différent, culturellement, je ne pense tout simplement pas que l’on puisse avoir un ensemble de règles pour tout le monde. J’ai vaguement suivi les négociations sur le Brexit, et j’en conclus que l’UE a intimidé les Britanniques et les a forcés à signer certains éléments de l’accord, sachant que le Royaume-Uni avait besoin d’un accord. Mais il est difficile de savoir qui croire. »

« Pas de déception généralisée »

« La population est partagée entre regret et satisfaction, analyse Thibaud Harrois, maître de conférences à l’université Sorbonne-Nouvelle. Les Britanniques qui ne voulaient absolument pas rester sont satisfaits, quelles que soient les conséquences économiques. Ceux qui étaient contre et ont essayé de freiner le processus, sont toujours déçus. Ils l’étaient dès le 24 juin 2016. »

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Les derniers sondages vont dans ce sens. En mai dernier, 45 % des Britanniques pensaient que le Brexit était une bonne chose, contre 44 % qui le voyaient d’un mauvais œil, d’après le National Center for Social Research. « Ces chiffres ne montrent pas de déception généralisée. Les Britanniques sont surtout contents de la fin de ce feuilleton interminable», commente Christophe Gillissen, de l’Université de Caen Normandie.

Difficile pour autant de tirer des conclusions définitives, seulement six mois après l’entrée en vigueur effective du Brexit. « On aurait dû commencer à voir les effets réels d’ici sept à dix ans mais, avec la pandémie, l’échéance est reportée à 10 ou 12 ans », avance Aurélien Antoine, directeur de l’Observatoire du Brexit.

La déception des acteurs économiques

L’impact spécifique du Brexit est difficile à mesurer car la pandémie de Covid et le ralentissement des échanges entre le Royaume-Uni et l’UE qu’elle a provoqué brouillent les cartes. «Les entreprises qui exportent vers l’UE sont désormais confrontées à des taxes douanières », indique Clémence Fourton, maîtresse de conférences à Sciences Po Lille. «Le Brexit, censé ”libérer” l’économie britannique, rajoute des coûts qui pèsent sur les acteurs économiques. »

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Ainsi, le juge Michael Tomlison, ne pourra plus rapporter de France ses 30 caisses de vin qu’il achetait à chacun de ses voyages. « Nous ne sommes désormais autorisés à rapporter que 24 bouteilles par personne !», déplore-t-il.

Des mesures restrictives

En raison d’un Brexit « dur », la liberté de circulation n’est plus qu’un lointain souvenir. À l’heure actuelle, les Européens, tout comme les non-Européens qui veulent travailler au Royaume-Uni, sont refoulés aux frontières s’ils ne disposent pas d’une offre d’emploi dotée d’un salaire annuel supérieur à 25 600 livres (29 900 €).

Réciproquement, les Britanniques souhaitant venir dans l’UE pour plus de trois mois doivent demander un visa. Et les citoyens de l’UE résidant au Royaume-Uni qui veulent rester sont contraints d’entamer des démarches. Une situation dans laquelle se retrouve Véronique, Française de 57 ans : «Puisque j’habite à Belfast depuis juste trois ans, j’ai dû faire une demande pour rester sur le sol irlandais, qui n’est valable que cinq ans. »

Les étudiants britanniques et internationaux perdent aussi au change. Le programme Erasmus a été remplacé par le « Turing Scheme », censé faciliter leurs études au sein du Commonwealth. Il devrait officiellement commencer en septembre 2021, mais apparaît moins avantageux. Pour les étudiants non britanniques, les démarches sont de plus en plus difficiles pour travailler et étudier au Royaume-Uni.

L’Irlande : la pomme de la discorde

Dans cette histoire, les Irlandais du Nord se sentent particulièrement lésés. Pour une population qui avait voté à 55,9 % contre le Brexit, le retour de bâton est amer. Et, même parmi ceux qui étaient pour, c’est la douche froide depuis qu’une frontière douanière entre la Grande-Bretagne et l’Irlande du Nord est entrée en vigueur au 1er janvier 2021.

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Ce casse-tête douanier, administratif et logistique, « est la conséquence la plus visible et la plus négative du Brexit », explique Christophe Gillissen. « Ceux qui voulaient le Brexit se sentent abandonnés et trahis par le gouvernement britannique». C’est le cas de Uel Hardy, Belfastois de 66 ans, qui a voté en faveur du Brexit : « Le protocole ne satisfait personne. C’est une pagaille absolue. Nous ne pouvons pas commander en ligne des produits depuis le reste du Royaume-Uni, notre propre pays. »

Depuis les accords de paix en 1998, les relations entre les protestants, attachés à la Grande-Bretagne, et les catholiques qui souhaitent la réunification des deux Irlandes, semblaient apaisées. «Le Brexit a ramené les divisions communautaires à la surface, tant pour les unionistes que pour les nationalistes », analyse Clare Rice, de l’université de Newcastle. « Il a soulevé la question de la prise en compte de l’accord du Vendredi saint dans un accord de retrait. »

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En attendant, la situation se dégrade. « Favorisée par cette instabilité, la violence est réelle », déclare Uel Hardy. « Comment croire Johnson qui avait assuré qu’il n’y aurait pas de contrôle des biens entre l’Irlande du Nord et le reste du pays ? »

Steve Dudley, lui, ne voit pas de raisons de s’inquiéter : « J’ai toujours été optimiste sur les capacités du pays à aller de l’avant. Il y aura peut-être des années difficiles, mais je pense que nous retrouverons le chemin de la prospérité. »

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Les grandes dates du Brexit

23 juin 2016. Par référendum, 51,89 % des Britanniques expriment leur souhait de quitter l’Union européenne. Mais l’Écosse vote à 62 % pour rester dans l’UE, comme 55,9 % des Nord-Irlandais.

29 mars 2017. Le processus de sortie de l’UE est lancé.

13 novembre 2018. Acte 1 du divorce, premier accord avec l’UE, rejeté massivement par les députés britanniques le 15 janvier 2019.

23 juillet 2019. Boris Johnson devient premier ministre.

17 octobre 2019.Un nouvelaccord de divorce entre Londres et Bruxelles est conclu.

9 janvier 2020.Westminster donne enfin son feu vert au projet d’accord de retrait.

31 janvier 2020. Jour J pour le Brexit… et l’Union Jack. Les 66 millions de Britanniques quittent officiellement l’UE.

Mai 2021. Dans un sondage commandé par NatCen Social Research, à la question « Pensez-vous que la Grande-Bretagne a eu raison ou tort de voter pour quitter l’UE ? », les Britanniques répondent « oui » à 45 %, « non » à 44 %, « je ne sais pas » à 11 %.