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samedi, août 13, 2022

les Français, les jeunes et les sens de la fête

« Interdiction des rassemblements festifs », ces mots resteront pour longtemps associés à l’année que nous venons de vivre. À l’approche de l’été et avec la réouverture des discothèques, la fête reprend ses droits, et l’inquiétude sur un possible rebond épidémique, si elle freine les ardeurs de certains, attise aussi le désir de se perdre dans la foule, tant qu’il est encore temps.

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«C’est un peu le retour du refoulé, analyse l’historien des sensibilités, Hervé Mazurel. On a envie de retrouver tout ce qui a été entravé, la communion émotionnelle, l’effervescence et la fusion collective, les jeux de séduction aussi… Se retrouver, plaire, rire, c’est d’abord ces énergies qui refont surface avec les levées des interdits qui, eux avaient fait naître des résistances davantage politiques. » Le besoin de fête envahissait alors le moindre interstice, quand il ne cristallisait pas les marges, lors de « rave party » ou soirées clandestines.

À la gare centrale de Bruxelles ou à la gare de l’Est à Paris, des danses s’improvisaient ; les supporteurs sautaient d’un même élan sur la Grand-Place de Lille pour célébrer leur titre de champion de France. Mais pour la plupart des Français, globalement respectueux des règles sanitaires, la fête demeurait surtout le souvenir d’une légèreté perdue. D’autant que les mariages, et même les funérailles, ne permettaient plus ces réunions élargies, qui marquent les étapes de la vie.

Régulation et transgression

« Dans toutes les civilisations, les fêtes raccordent le cycle naturel, celui des saisons, au cycle social et individuel, etpermettent ainsi de s’adapter au passage du temps, explique l’anthropologue Laurent Fournier. Ces derniers mois au contraire, nous nous sommes retrouvés renvoyés à nous-mêmes, face à notre propre finitude. »

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Le pouvoir, de son côté, a été privé de son rôle ancestral « d’offreur de fêtes », poursuit-il, de cet «usage politique de la fête que l’on retrouve de la Monarchie à l’époque contemporaine, avec l’institution de la fête de la musiquepar exemple ». Le 21 juin d’ailleurs, les restrictions à peine levées, l’Élysée organisait un concert électro dans la cour du Palais.

Religieuse ou profane, rappelle encore Laurent Fournier, la fête alterne souvent un moment solennel, très normé, et un autre plus informel, davantage propice aux surprises. Tel le bal, qui succède à la messe dans les anciennes fêtes villageoises, comme au défilé militaire et à la commémoration nationale lors du 14 juillet. Et il arrive parfois qu’au lieu d’accorder les temps, la fête surjoue le désaccord. Soupape émotionnelle, désordre ponctuel nécessaire au maintien de l’ordre général, il arrive qu’elle sème la révolte.

C’est là son autre visage, celui des carnavals et des charivaris du Moyen Âge, où les jeunes hommes bousculaient les anciens. À Romans dans la Drôme, en février 1580, le grand historien Emmanuel Le Roy Ladurie a ainsi raconté comment les habitants, le temps du carnaval, se sont défiés entre artisans et notables et ont fini par s’entre-tuer.

Simple étourdissement ou rituel essentiel d’intégration

« La fête, c’est cette possibilité d’annuler le quotidien, de renverser les normes, de donner une nouvelle vie », confirme le philosophe Gilles Lipovestky qui ne retrouve plus, au sein nos sociétés, cet aspect transgressif, balayé selon lui par la force du consumérisme et de l’individualisation. «Même lors d’une fête collective, chacun désormais construit son propre parcours, regrette-t-il. Il n’y a plus que des rassemblements très ponctuels, comme après une victoire de la France au foot, qui créent de la fusion. Plus que la transgression, on recherche à présent une ambiance, un moment à soi, une petite fête privée en somme. »

Reste que la fête, encore aujourd’hui, est bien plus qu’un simple étourdissement individuel. La « dévastation » de la jeunesse, après un an et demi d’enfermement, en est bien la preuve, réagit l’historien Olivier Christin. «Certes, la fête, c’est l’oubli de soi, mais c’est aussi un formidable outil d’insertion dans la vie adulte et amoureuse, souligne-t-il. Il faut se réjouir de la diversité des fêtes qui chacune intègre un public à la société, se réjouir de cette occupation gratuite de l’espace public. Car ce n’est pas atomisée que la société pourra aller mieux.»

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