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samedi, août 13, 2022

Familles d’accueil, une vie aux côtés des enfants des autres

Sur les photos de son mariage, Marie désigne tout d’abord une jeune femme. « Voilà Élodie, ma sœur de cœur, que ma mère a élevée. » Un tout jeune homme ensuite. « Et voici le premier enfant que j’ai accueilli. » Depuis deux ans, la jeune femme, éducatrice de formation, est devenue famille d’accueil à Capdenac, dans l’Aveyron. Comme sa mère avant elle.

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Ce métier souvent mal connu, qui consiste à élever des jeunes placés à l’Aide sociale à l’enfance (ASE) contre une rémunération, est aujourd’hui en crise de vocation. 80 % des effectifs doivent partir à la retraite dans les cinq ans alors même que les familles d’accueil assurent la moitié des 70 000 placements d’enfants. Marie, elle, aime « ce métier qui correspond à ma philosophie de la vie. Je trouve ça beau de donner à des jeunes qui en ont été privés, une chance de s’en sortir », justifie-t-elle.

L’un de ses protégés du moment est Baptiste, 12 ans et la dégaine d’un Gavroche des temps modernes. Boucles blondes et sauvages échappées de sa casquette, il zigzague d’un pas mal assuré entre les plants de tomates du potager, avec une bonne dose de provocation. « T’as vu la maison, elle est belle, hein ? Parce qu’on est riches », fanfaronne-t-il. Puis il glisse, au détour d’une phrase : « Ma maman est en prison parce qu’elle a donné un coup de couteau à quelqu’un comme ça », mimant le geste.

Marie intervient et dément. Le jeune garçon, hyperactif, demande une attention de chaque instant. Parfois agacée, souvent touchée aussi par « son incroyable optimisme » et son humour, elle veille patiemment sur ce feu follet. Elle dit que c’est « fatiguant » mais qu’elle apprend « énormément » des jeunes qu’elle accueille.

Pour lui, elle passe des heures au téléphone

Son autre protégé s’appelle Mehdi. À 19 ans, cet ancien mineur non accompagné, à la mise impeccable, finit son CAP de plomberie. Jeté sur les routes de l’exil un peu par hasard, orphelin de mère, il s’est retrouvé seul en France. Salarié exemplaire, recommandé par ses employeurs successifs, il connaît des hauts et des bas que Marie doit accompagner. Pour lui, elle passe des heures au téléphone.

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Elle lui a trouvé son premier apprentissage – « Au début, je passais les entretiens d’embauche à sa place parce qu’il ne parlait pas français, j’y allais à fond ! » –, gère les papiers et les rendez-vous à la préfecture. Pour tout cela, le conseil général de l’Aveyron, où elle est agréée, lui verse un salaire de 1 492 € net chaque mois pour le suivi des deux jeunes. « Notre niveau de rémunération est fixé par chaque département et varie en fonction du profil des enfants. Le mien se situe dans la moyenne plutôt basse », précise-t-elle.

Avec Mehdi, Marie a découvert un monde pour lequel elle n’était pas préparée : le racisme ordinaire, la suspicion à l’égard de ces enfants pourtant victimes d’être nés au mauvais endroit. « Ils doivent toujours se justifier de tout », souffle-t-elle. À l’école, l’étiquette « enfant placé » est lourde à porter. « À la moindre bagarre, ces enfants-là sont forcément coupables ! », s’emporte Sophie, 57 ans, une collègue de Marie, venue en voisine. Cette ancienne commerçante est famille d’accueil depuis 25 ans. « Je pensais que ce serait facile pour élever ma fille en même temps », glisse-t-elle.

Depuis, elle n’a jamais regretté ce choix, même si « c’est un engagement de chaque instant, émotionnel, affectif. Je voudrais toujours faire plus pour ces enfants. Heureusement que mon mari est là pour me rappeler qu’ils demandent parfois trop. » Marie acquiesce et sait ce qu’elle doit aussi à son mari, son « bénévole préféré », comme elle l’appelle.

« Qu’est-ce que j’aurais pu faire de plus ? »

« Accompagner jusqu’où ? » est une question de chaque jour dans ce métier où la frontière entre la vie privée et la vie professionnelle est par nature floue. Surtout quand les enfants sont difficiles. Face au manque de places en pédopsychiatrie, il arrive que des jeunes qui relèvent du soin soient pris en charge par l’Aide sociale à l’enfance. Marie et Sophie en ont fait la difficile expérience. « C’est impossible. On n’est pas formées pour ça. Franchement, qu’est-ce que j’aurais pu faire de plus ?,s’interroge encore Sophie, évoquant le souvenir d’une jeune fille. J’ai vraiment tout essayé. Toutes les nuits, je me levais parce qu’elle était énurétique. J’essayais de la réveiller avant, pour lui éviter cette humiliation. Mais rien n’y a fait. »

« Beaucoup d’entre nous donnent le maximum », témoigne aussi Sophie. Mais des exceptions existent. Les deux femmes restent lucides sur les cas – « rares », insistent-elles – de maltraitance et pointent aussi des insuffisances : peu d’évaluation psychologique, peu de contrôle, peu de moyens aussi. « Nous recevons 15 € par jour pour l’entretien de chaque enfant, mais ce n’est pas suffisant et nous devons donc souvent mettre de notre poche », détaille Marie. Toutes ne sont pas si conciliantes et des pratiques choquantes peuvent exister : « Certaines donnent à manger des choses différentes aux enfants qu’elles reçoivent et à leurs propres enfants pour rester dans les clous du budget de l’ASE », regrette Sophie.

« On pourrait lui éviter ça, non ? »

Toutes deux voudraient en faire plus, mais butent souvent sur la place finalement limitée qu’on leur reconnaît auprès des enfants. « Par exemple, nous ne sommes pas reçues par le juge », relèvent-elles. Ainsi, alors que la décision de placement est régulièrement réévaluée, les « Tatas » restent à la porte du tribunal. « Pourtant, c’est nous qui éduquons ces jeunes », s’indigne Sophie.

De la même façon, elles n’exercent pas l’autorité parentale sur les enfants : seuls les parents peuvent décider si celui-ci doit être soigné ou s’il peut aller dormir chez un copain. Autant de décisions importantes aux yeux des plus jeunes. « Par exemple, je n’ai pas le droit de faire une jolie petite coupe de cheveux à l’un des jeunes que j’accueille parce que son papa refuse, raconte Sophie. Deux fois par an, il lui rase lui-même la boule à zéro. Résultat, il se fait moquer de lui à l’école. On pourrait lui éviter ça, non ? »

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Malgré les limites et les insuffisances du métier, l’une et l’autre sont sûres de pouvoir, parfois, changer le cours des choses. L’exemple d’Élodie, avec qui elle a grandi, sert de boussole à Marie. « Quand elle était arrivée à la maison, elle avait trois ans. Elle ne marchait pas et miaulait comme un chat », se souvient-elle, souriant : « Dès qu’elle a su écrire, elle a envoyé une lettre au président de la République pour lui demander de rester à la maison !Depuis, elle mène la vie qu’elle s’est choisie. »

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Les principaux points du projet de loi

Ce 6 juillet, le projet de loi sur la protection de l’enfance doit être examiné en première lecture à l’Assemblée nationale.

►Le texte prévoit certaines avancées concrètes : interdiction des placements à l’hôtel, délégation plus facile de l’autorité parentale pour les actes de la vie courante pour les personnes qui éduquent l’enfant, revalorisation du statut des familles d’accueil qui obtiennent notamment un meilleur salaire.

► Il est cependant décrié par les associations car il n’aborde pas la question de la sortie à 18 ans, qui laisse à la rue de nombreux anciens enfants placés. Il pose par ailleurs l’obligation d’inscrire les mineurs non accompagnés au fichier d’aide à l’évaluation de la minorité. Une mesure plus sécuritaire que sociale.

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